Artiste académicienne, Muriel Cayet est passée maître dans l’accompagnement à la création. Elle a un énorme bagage professionnel derrière elle. Le nombre de distinctions et de prix est le premier signe visible de sa notoriété à travers le monde. C’est une valeur sûre sur le marché de l’art international. On la retrouve de façon régulière dans au moins treize pays, dont la France, les États-Unis, la Chine, la Principauté de Monaco, le Danemark, la Grèce, la Turquie, l’Allemagne, l’Espagne, la Suisse, l’Angleterre, le Japon et le Canada... et rien ne laisse présager qu’elle en restera là. C’est une artiste extrêmement prolifique ayant une vaste production. Le nombre de ses expositions annuelles est de cinquante en moyenne. HeleneCaroline Fournier- Critique d’art international
Sociétaire de la Fondation Taylor
Membre de la Fédération Nationale de la Culture Française- European Art Group
Membre actif ARTS-SCIENCES-LETTRES
Membre de l’Académie Européenne des Arts-France
Académicienne correspondante section : Arts
de l’Accademia Internazionale « GRECI-MARINO » (Italie)
Membre UNIVERSAL ART SOCIETY – Palmes de Bronze
Membre de l’Académie des Beaux-Arts du Québec
Membre du Cercle des Seigneurs de l'Art
Membre de l'Académie Mazarine
Membre Arts et Lettres de France
Présidente et co-fondatrice des « Rencontres de la Fontaine » ( association
ayant pour vocation l’organisation d’expositions artistiques,
de conférences, d’ateliers d’expression)
Artiste peintre et art-thérapeute, Muriel Cayet anime des ateliers d’expression depuis de nombreuses années; en institutions initialement auprès de personnes en souffrance, adultes et enfants psychotiques, en maisons de retraite, ou encore auprès d’accidentés en centre de rééducation. Depuis quelques années, elle a fait le choix d’accompagner essentiellement des artistes à la croisée des chemins -professionnels désireux d’explorer de nouvelles pistes, de développer leur créativité. Spécialiste de l’accompagnement en écriture de récits de vie, elle anime également des ateliers d’écriture.
L’écriture et la peinture s’imbriquent harmonieusement dans sa vie en permettant à cette professionnelle de la formation et de la relation d’aide, de tester le rôle éminemment thérapeutique de la création, à la fois dans sa propre démarche d’artiste mais aussi lors de ses accompagnements en création. Créer ? C’est bien sûr accéder à ses émotions et les reconnaître comme siennes via la création, la projection sur la toile, permettre la visualisation de ses sentiments dans l’œuvre. Et ressentir ce formidable bonheur de peindre ! Développement personnel, mieux-être et pourquoi pas bien-être grâce à la création ? La réponse est oui !
Coloriste, ses toiles sont des créations le plus souvent instinctives, intuitives et privilégient une idée : la forme en train de se faire, le plaisir et le bonheur de l’expression, au moment de l’action. Son envie: montrer la vie, restituer le vivant, le bonheur d’être en vie.
Sa recherche : un travail sur la matière, la texture, les résonances, les vibrations, les agencements de couleurs et bien entendu, la lumière. Sa quête: une peinture tout simplement ... vivante ! En dehors des barrières - abstraction, figuration, à l’écart des modes, une peinture de tous les temps. Une peinture intemporelle. Un univers spécifique entre deux, entre le rêve et la réalité... Une peinture de tous les voyages; une peinture accessible !
Pourquoi sommes-nous des artistes ? Il se peut que jamais nous ne le sachions vraiment. Alors déployons notre énergie à poursuivre le chemin, de ceux, qui, il y a près de 0 000 ans ont commencé à tracer des signes sur les parois, sans savoir pourquoi, mais avec envie et générosité. Peut-être aussi amusement, et contentement. Nous n’inventerons sans doute rien; à tout le moins avons-nous le devoir que cela ne s’arrête pas ! Et amusons-nous avec sérieux à le faire !
Site officiel http://www.muriel-cayet.fr
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Artist Introduction
It is true that implicates me in an analysis that is my own, but that I hope, she will say, will be as close as possible to the management of the world that is hers. To paint, is it not to write, to write with a style appropriate to an expression used by the great colorists which makes it possible to complement conventional writing making possible an imaginary other. Or else to write is to offer to painting directions of reading otherwise expressed, thus offering in the reading of a canvas, sensitivities to which our own culture does not allow us to have access to. And then to teach or perhaps to guide in the range of hearing and understanding of the listener so that he can draw from the various directions his own space and the coherence of an expression which artistically becomes his identity. Is this not to write in dialogue form, is this not to express oneself in the same language, to speak in understood idioms. Muriel Cayet is not, in my thoughts, this academic intellectual, which she nevertheless is, but a cerebral artist, an artist in the most precise definition of the term. She is part of a world that is for most of us either inaccessible, or that can seem bewildering, as the reference points for integration into our societies have forged for us a sometimes too rational mind, overshadowing the same components and values which up to the point of self-censorship, make us believe that art is metrical, constructed, defined and in its place when in fact it is in art that our mind is constructed, and here in paintings that I feel are instinctive. This, I have read in the works of Muriel, but this instinctive world in which I have believed to have found her, is it indeed the space in which she resonates? Finally, if I were permitted to go astray, she has known how to captivate me, she has known how to make it possible for me to look at myself, and to listen to myself. Indeed, art-therapy, painting, literature, in her are visceral, true, unique and weaken all the superlatives that could dare to impose inappropriate and more inadequate comparisons in the expression of her painting and her mind which tears the veil that the culture of the common vision imposes on us. For me, her painting requires an open mind, the active look and then you close your eyes. Thank you, Muriel, for having brought me so much, given so much and please believe that if today I have grown, it will leave an indelible mark in the long path of the definition of my Self. Muriel, on behalf of everyone, thank you again for your being and for saying it so well. Opening Speech of 7 April 2007 by Gerard Alexeef, Director of the Art and Culture Gallery in Saint-Marcel. |
Récompenses et distinctions:
2004:
Médaille de Bronze concours Art Fémina, CIAC, Pertuis
Mention Spéciale du Jury, Festival d’Avignon, 1er Grand Prix International
de Peinture et de Sculpture
Prix Art et Chevalets de Provence AIGLE DE NICE
2005:
Prix du Salon 2005 - Maurecourt (78)
Toile d’or 2005 et 2006, diplôme de « Créateur d’aujourd’hui » et d’artiste
de la communauté européenne (Fédération Nationale de la Culture Française )
Médaille de Bronze Concours International d’Arts Plastiques Virtuels-
KOKUSAI BIJUTSU SHINGIKA- KBS –Japon- 10.2005
Médaille d’argent- Solidarité Culturelle Française 2005- FNCF A.P
AIGLE DE NICE d’OR 2005 au 17ème Aigle de Nice International
2006:
Médaille d’argent – ARTS- SCIENCES-LETTRES
Encouragements -Concours International Puget-Fréjus ( FNCF)
Excellent Work Prize- International Art Exchange Exhibition KOBE (Japon)
Médaille d’Argent- Mérite et Dévouement Français
Chevalier Académique du Verbano- Académie GRECI-MARINO
Médaille d’Argent- Académie Internationale de Lutèce
Médaille d'Argent- Les Picturales de Longchaumois
Prix ATHENA Bronze- Académie Internationale des Beaux-Arts du Québec
Prix du Conseil Général des Alpes-Maritimes au 3ème Aigle de Nice de Cristal
Diplôme d'honneur de la Fondation POUS et médaille de la ville d' Auterive
2007:
Prix du Lions Club de Bourges au Salon de Saint-Florent sur Cher
Prix de Peinture VII Salon Invierno Galerie Esart Barcelone (Espagne)
Diplôme d'Art et Culture (St-Marcel) pour l'engagement dans le développement des arts
Prix du Public XIe Salon des Beaux-Arts de Magnac-Laval (87)
Médaille de Vermeil - Solidarité Culturelle Française - FNCF
Médaille de la Ville de la Roche-Posay
Honneurs académiques et médaille du dévouement aux Arts de l'Académie Mazarine
Ac. AIBAQ (Canada)
Lauréate du Prix du Public au salon d'automne de la Fondation René Pous à Auterive (31)
Prix International Anthony Van Dyck 2007 (Italia in Arte) "Per l'alto impegno professionale profuso nel corso dell'ultimo anno e per aver contributo all'affermazione dell'arte e della cultura nel mondo."
2008:
Révélation 2008 Grand concours international de la FNCF- Confrontation des Arts
Nomina di Socio Onorario per 2008 - Associazione Culturale Italia in Arte Brindisi Italia
Prix de Peinture du XXIVe Salon des Aix d'Angillon - Mai 2008
Artiste sélectionnée pour une exposition à New-York lors du Printemps du SAF 2008
association ALAF - Association de Tous Les Artistes Français - Cannes
Prix du mérite artistique du CIAAZ
Prix Michelangelo de l'Académie Mazarine
Prix de la Fondation Pous
Prix Michelangelo Buonarroti 2008 pour l'ensemble de l'oeuvre
et Prix Human Rights 2008 pour la démarche artistique, décernés par Italia in Arte.
2009:
Nomina di Socio Onorario per 2009 - Italia in Arte
Membre Honoraire de la Fédération Nationale des Peintres et Sculpteurs de France
Grande médaille d'or - FNCF
Reconnaissance en tant qu'artiste de niveau international- CIAAZ Québec - Canada
Nommée Ac.conseil de l'Académie des Beaux-Arts du Québec
2e Prix du Public du Salon de Printemps de Romorantin
Consécration 2009 au Grand Concours International FNCF
La toile "Quatre colonnes et une odyssée" entre au musée de la Fondation Pous
Invitée d'honneur du salon des Aix d'Angillon(18)
Médaille du Conseil Général du Cher
2e Prix du Public au salon international de Chouzy-Blois
2010:
Prix Leonardo da Vinci Italia in Arte
Nomina di Socio Onorario per 2010- Italia in Arte
Membre émérite de la Fédération Nationale des Peintres et Sculpteurs de France
Lion d'Or 2010 de la FNPSF (pour la carrière artistique et la contribution au rayonnement des arts)
Académicienne associée en degré supérieur de l'Académie des Beaux-Arts de Saint-Louis
2011:
Prix France Europe décerné par Art Total Multimedia
Médaille de Vermeil - ARTS-SCIENCES-LETTRES
2012: Grande distinction du CIAAZ pour le développement de sa carrière dans plus d'une douzaine de pays dans le monde, pour souligner l'attachement du public pour l'artiste et ses oeuvres lors d'expositions au Canada avec Art Total Multimédia depuis 2008, pour le nombre considérable de prix et de distinctions reçus au cours de sa carrière
Expositions 2013
EXPOSITIONS 2013
Expositions permanentes
Galerie Eric Chesnais – Valframbert (61)
Galerie Art et Culture – Saint-Marcel (36)
Galerie Art et Miss – Paris 3e
Galerie Urban – Paris
Galeries des Cigales –Ramatuelle
L’Expo – 12 avenue de la République - Heyrieu (38)
Manoir des Forges – Pont-Evêque – 38
La Bicyclette Fleurie – Villemoirieu –Crémieu (38)
Hôtel de la Poste à Brioude (43)
Restaurant Couleurs des Thés – Le Puy (43)
Fast Hôtel de Montierchaume (36)
Fast-Hôtel d’Orval (18)
L’Aubergeade à Diou (36)
Golf de Germigny - 18
Château de la Grand’Cour à Mornay-Berry (18)
Institut Nathaël - Issoudun (36)
Atelier de Frédérique Azaïs à Vendargues (34)
Musée Expo de BRUX (86)
Alliance Française de Faro – Portugal
Expositions personnelles 2013
20 Mars- 26 Avril 2013 : MARPA Pierre Fouquet Hatevilain -Rue de l’Abbé Pilte
Monteaux (41)
Mai 2013 : Leclerc Culture Châteauroux (36)
Mai : La Forge à Laguiole (12)
2 mai au 27 juillet : Château de la Gournerie – St-Herblain (44)
Jeudi 30 mai au jeudi 13 juin : Casino d’Aix les Bains (73)
Août 2013 : Sources du Beaujolais Beaujeu (69)
9 novembre 2013 au 4 janvier 2014 au Dormy House *** d’Etretat (14)
11 au 30 novembre 2013 : Médiathèque de Seysses (31) sur le thème « Escale en Italie »
Salons et expositions collectives 2013
2 au 17 mars 2013 : Salon artistique de Descartes (37)
Du samedi 30 mars au lundi 1er avril 2013 : 15e Rencontres d’Artistes de Montmorillon (86)
Du samedi 30 mars au lundi 1er avril 2013 : Exposition Internationale d’Art à Calais organisée par la Société d’Encouragement « Le Mérite » (Salle des fêtes de Hames-Boucres (62)
Salon de Printemps ARTEC du 3 au 9 avril musée Espace Matra Romorantin
13 au 21 avril 2013 : Salon International Art et Peinture des Lions Clubs de Bourges au Palais d’Auron – Bourges (18)
18 au 26 mai 2013 : Salon Européen ECAPNI Galerie Bij Krepel à Klarenbeck Pays-Bas
20 au 23 juillet 2013 : Invitée d’honneur exposition ECAPNI au 7e salon européen de Belgique – Beffroi de Brugge
8 août au 21 août : Bureau de Tourisme de Nohant (36)
ARTEC Gubbio Italie : Du 11 au 29 août
exposition à Gubbio – Italie - Palazzo du 14ème s.
ARTEC’2013 Blois/Chouzy 24 aout au 8 septembre
29 septembre au 13 octobre 2013 : 4e Salon des Carmes, Saint-Amand-Montrond (18)
Expositions collectives au Canada
Du 19 au 24 mars 2013: La Grande Exposition Internationale d’ArtZoom, 313 rue Saint-Jean, Québec (Québec-Canada) – Vernissage: le mardi 19 mars 2013 de 17h à 19h – Commissaire: HeleneCaroline Fournier
Du 28 mars au 4 juin 2013: Internation’ART, Bibliothèque Georges-Henri-Lévesque, 829 boul. Saint-Joseph, Roberval (Québec-Canada) – Vernissage: le vendredi 5 avril 2013 dès 17 heures – Commissaire: HeleneCaroline Fournier
Du 9 au 20 octobre 2013: L’art qui récupère, L’espace contemporain, 313 rue Saint-Jean, Québec (Québec-Canada)
Du 27 août au 7 septembre 2014
Max16x16 , L’espace contemporain, 313 rue Saint-Jean, Québec (Québec-Canada)
2014
Expositions personnelles
Avril 2014 : OT de Sens (89)
Maison des Arts de Montbazon (37)
Printemps 2014 : Office de Tourisme de Châteaumeillant (18)
Expositions permanentes et temporaires,
collectives et individuelles 2012
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Manoir des Forges – Pont-Evêque (38)
La Bicyclette Fleurie- Villemoirieu – Crémieu (38)
Hôtel La Sapinière à Brioude (43)
Domaine du Ranquet **** (30)
Fast Hôtel d'Orval (18)
Fast Hôtel de Montierchaume (36)
Restaurant l’Aubergeade – DIOU (36)
Golf de Germigny (18)
Château La Grand Cour à Mornay Berry (18)
NOVOTEL de Bourges (18)
Institut Nathaël Issoudun (36)
Galeries
Galerie Eric CHESNAIS – Alençon (61)
Galerie ART et CULTURE de Saint-Marcel (36)
Galerie Art et Miss, Paris 3e
Artists Haven Gallery de Fort Lauderdale (Floride USA)
Galerie URBAN, Bld du Montparnasse, PARIS
Galerie des Cigales à Ramatuelle
Espace Art Gallery de Bruxelles (Belgique)
L'Alliance Française de Faro- Portugal
Atelier de Frédérique Azaïs à Vendargues (34)
Musée-Expo de Brux (86)
| Expositions 2012 |
02.01 au 28.02.2012 : Salon ARTEC Paris St Martin, Espace St Martin.
Du 3 janvier au 12 février – En solo au Restaurant Le Canapé – Gif sur Yvette (91)
Du 6 au 28 janvier 2012 : Galerie RIVAUD Poitiers (86)-Exposition personnelle
A compter du 21 janvier : Cité de l’Or de Saint-Amand Montrond
avec les Messagers de l’Art (18)
A compter du 23 janvier – Galerie de l’espace culturel de Leclerc Vendôme (41)
Février2012 : La Forge de Laguiole
25 février 2012 : Musée expo de BRUX avec les Messagers de l’Art
24 mars au 24 mai 2012 : Office de Tourisme de Reuilly
24 mars au 13 avril : Cité de l’Or en compagnie de Christelle Véron-Cherbonnier
20 au 25 mars 2012 : Exposition collective : La Grande exposition internationale d’ArtZoom à l’espace contemporain, galerie d’art à Québec.
31 mars et 1er avril : Exposition Caritative aux Bordes (36)
Du Du 31 mars au 1er juin 2012: L’Internation’ART à Roberval
Salle d’exposition de la Bibliothèque Georges-Henri Lévesque,
située au 829 boulevard Saint-Joseph à Roberval (Québec-Canada) G8H 2L6
Avril 2012 et mai 2012 : Grande exposition personnelle à la galerie
Art et Culture (36) pour fêter les 10 années de collaboration avec la galerie
Mai 2012 : Exposition personnelle au Moulin à Mézières en Brenne
Salon du Lions Club au Château de St Jean le Blanc du 4 au 13 Mai 2012
26 et 27 mai : Vie d’ateliers 3 à Diou
Festival de La Garance Bleue au Palais du Duc Jean à Bourges
du vendredi 29 juin, au dimanche 15 juillet dans l'après-midi.
Du 7 juillet au 30 août 2012 : Office de Tourisme de Reuilly avec
La Garance Bleue
09.07 au 11.08 avec Les Messagers de l’Art à Gargilesse
Salon contemporain à la Vagabonde (Selles sur Cher) du 30 juillet au 12 aout
du 1er au 30 septembre 2012 : Zoom sur l’Art -Galerie d’art Vigneault,
535-B, rue Notre-Dame, Repentigny (Québec) J6A 2T6 Canada
Septembre 2012 : Exposition personnelle au Radisson Blu de Lyon
Septembre 2012 à janvier 2013 : Exposition personnelle
à l'Auberge du Détour Saint-Doulchard (18)
Vierzon -La Garance Bleue fait son salon d'automne
à la Salle Denbac du 18 octobre au 10 novembre 2012

Tous ces textes sont disponibles sur le site des éditions Le Manuscrit ou sur Amazon
L'enfant absolu, Muriel LOZAC'H, Lacour olle, 1999
Dans la tourmente désopilante, Muriel LOZAC'H, édition en ligne, Planet Book, 2000
Traverser le pont ou à la recherche d'Alice Reine, Muriel LOZAC'H, manuscrit.com, 2001
Le mystère de la forêt de Draeezh, un espacepour l'espoir, Muriel LOZAC'H,
édition en ligne, Planet Book, 2001
60=20!, Muriel LOZAC'H, manuscrit.com, 2001
A nos grands-pères, Muriel LOZAC'H, manuscrit.com, 2001
L'été de Fantine, Muriel LOZAC'H, manuscrit.com, 2001
Le ciel est rouge, Muriel LOZAC'H, manuscrit.com, 2001
Les impossibles feuillets de Jeanne de Malencourt Henri de Malencourt, Muriel LOZAC'H,
manuscrit.com, 2002
Les marionnettes de Hautefort, Muriel LOZAC'H, manuscrit.com, 2002
Les chimères d'Adage Lemanoir-Blanc, Muriel LOZAC'H, manuscrit.com, 2002
La Villa Vincente, Muriel LOZAC'H, manuscrit.com, 2002
Louise n'a rien oublié..., Muriel LOZAC'H, manuscrit.com, 2003
L'esprit vagabond de la passagère arrière, Muriel LOZAC'H, manuscrit.com, 2004
Shannon Chauwerley, Muriel LOZAC'H, manuscrit.com, 2004
Le Jaune Carquois,2004
Brac da brac da brac,2004
Tsarkoïé - Selo touraine-2004
2004-2006
2002-2004
Comment puis-je reprendre la plume sur ce carnet bourré de croquis ? se demande Marjolaine. Il est vrai qu’il est déjà bien rempli, de tous ces dessins maladroits, de ces esquisses improbables. Il a déjà une histoire ! Certes. Il a cette histoire, son vécu de carnet fait pour accueillir les tentatives mais n’est-ce pas là toute la richesse d’un carnet maculé ?
Il a fait de l’usage ! Il a été pratiqué, condensé, compensé, pensé, mis à l’œuvre, à mal, gribouillé, noirci. Il a vécu ! Il dit alors qu’on le reprend, qu’il a toujours de la place, qu’il peut encore contenir de la vie, qu’il peut toujours nous apporter son secours. Qu’il a des pages à écrire, comme de nouveaux espaces à combler ! En tournant quelques pages, on retrouve ici un couple de provençaux esquissés au crayon HB. Puis, plus loin, une cathédrale très minutieusement dessinée au bic noir. Puis sur quelques pages isolées, en plein milieu, un essai de logo. Enfin, un chat ! C’est fou comme ils viennent souvent peupler les carnets de croquis, les chats ! Un chat en pied, enfin en pattes, un chat en long, un chat dans son panier.
Un peu plus loin, quelques pagodes. Puis un palais. Eux aussi sont souvent présents dans les ébauches. Des palais, des toits, des maisons. Plus loin, pour continuer de se faire la main, des bateaux. Avec mats, ils deviennent voiliers aux longs cours fin prêts pour le tour du monde ! Sans mât, barques de pêcheurs des bords de Marne.Un carnet usagé de richesses et de voyages à refaire, à prolonger, à parachever. Une sagrada familia se perd dans les pages centrales : il y a un de ces bazars dans ce carnet ! Certes, sans doute, mais tous les mots que Marjolaine va lui confier à la suite vont venir y mettre bon ordre et relier tous ces espaces vides. Un minuscule monogramme sur une page entière ! Marjolaine se dit qu’elle aurait pu le prévoir plus grand. Elle utilisera ce « M » et le complétera. Maintenant, ou Malgré ou Marjolaine tout simplement. Mais pas Mauvais, ni Maussade, Marjolaine aime les Mots qui sourient ! Des mots qui s’amusent des gribouillages ! Elle reprend les feuilles précédentes, les feuilles des signes, les feuilles signées, des haïku. Ils sont malins eux ! Ils ne prennent pas beaucoup de place. Légers et volatiles, ils sont toujours denses et profonds. Marjolaine aime les mots malins ! Elle écrit quelques lignes en vrac mais ne peut s’empêcher de retourner les pages, de retourner à ses autres pages ! Comme c’est agréable d’écrire sur un carnet d’images ! Les mots glissent et naissent tout seuls !
Elle lit :
Ce qui existe
Se laisse voir et toucher
Et l’invisible.
En réponse à cette matinée pluvieuse où elle avait dans une salle d’attente avec vitre dégoulinante écrit plus de vingt haïku jusqu’à l’arrivée – tardive – du médecin !
Comme une plume
L’oiseau traverse
Le champ de blé.
Et là, elle revoit la moissonneuse batteuse du retour à la maison et son conducteur qui, avec un sourire de cinéma, lui avait fait signe quand elle l’avait dépassé. Et sent le souffle de juillet, elle voit les blés fiers de leur croissance. Elle reprend sans mal le chemin de l’été.
Plus loin, elle lit : Belfort, 31/10/2009, et la voilà revenue à une escapade sympathique vers l’Est. Il faisait froid, le lion de la roche n’avait pas bougé, majestueux. Elle avait gribouillé quelques embrouillaminis de nœuds savants. Sur lequel, aujourd’hui, elle venait de rajouter, en dix secondes, le plus beau lion qui soit ! Une date : 06/04/2012 et un « +3 » qui lui signifiait que le temps passe décidément trop vite ! Ces marques avaient trois ans, trois ans déjà ! Au dos, un sourire, plus précisément, un visage souriant. Une sagesse des traits. Un instantané. Sur la page qui suit, une église, un couple. La jeune femme tient un bouquet de fleurs. Une mariée ? Elle a un voile, une voilette. Marjolaine ne peut ignorer cette vision et écrit d’une belle encore violette : »Le mariage ». Voilà, le gribouillage a un titre, une importance, une signification. Il est. Il existe. Il a désormais une histoire, le vécu d’une tranche de vie. Puis, encore un chat, un chat qui rit, à côté une grande dame qui s’éloigne sur la pointe des pieds. Un mariage encore. Marjolaine s’étonne d’avoir réussi à décrire en deux coups de crayon l’émotion de ce moment, c’est une chance, une richesse, de créer un monde en deux coups de crayon ! Elle aime ce qui tient la route, l’équilibre ! Là, des mâts… le bord de mer. Une cabine. A Sète ! Elle entre chez Marthe, sur le port. Elle voit le quai. Elle sent les embruns, la mer se rebelle. Il manque simplement le parasol sur le balcon de son studio-cabine, pense Marjolaine. Sète, 2001… et elle rajoute le parasol, un beau parasol rouge ! Elle conserve à la main le feutre rouge. Il glisse sur le papier ligné et cela lui confère un réel plaisir. Elle aime voir son écriture sur la feuille, devenir, comme un graphisme familier. Un dos nu, un coq, une châtelaine, un Mr Patate, un chat qui dîne au Fouquet’s, un chat qui joue Hamlet, une femme au balcon, une plage, une lampe, un mannequin en bois…
Un inventaire de joyeux moments figés sur les lignes. Puis un regard impliqué, et en face un regard hostile, non, dense. Tiens, une cité qui ressemble à Carcassonne avec tout en bas un homme et une femme qui se saluent. Au loin, un pont .
Marjolaine aime les ponts. Ces bouts de pierres qui relient les formes … et les gens !
Puis, Castelnau. On voyage dans les carnets de Marjolaine !
Elle ne pensait pas quand elle avait réalisé tous ces bouts de dessin qu’un jour, elle reviendrait vers eux pour écrire un texte. La matière à …
N’est-ce pas cela l’inspiration ? Utiliser tout ce que l’on a en soi, déjà fait, déjà vécu, déjà réalisé, déjà gribouillé pourquoi pas, et le réutiliser, l’exploiter, le remodeler, le revisiter, le mettre en scène, en forme, à l’œuvre. Le « revoir »…
C’est bien cela la création se dit Marjolaine : « Le revoir ». Reprendre connaissance, refaire le chemin, revisiter les lieux. Marjolaine ressent qu’elle a ressenti là quelque chose de terriblement important : « le revoir » !
Sur la page qui suit, elle tombe sur un dessin qui semble réunir tous les éléments des autres ; une cité, de l’eau, un pont, des gens, une architecture solide et ancrée. Dessin achevé, qui dit ! Qu’un temps a existé, qu’il a été marqué sur la feuille de papier, marqué dans le temps et qu’il ne s’envolera jamais, il est visible, revu, réévalué, mis en scène !
Elle se promet de toujours chercher à écrire sur des supports qui ont déjà vécu, qui sont « marqués » . Des carnets commencés à finir. Une histoire déjà présente comme point de départ, puisque cette histoire, c’est la sienne. Disséminée dans tous les carnets qu’elle a pu noircir, disséminée et non disloquée. Mis bout à bout, tous ces dessins feront leur chemin, feront œuvre.
C’est cela la création ! Le déjà marqué, déjà écrit, déjà là !
REVOIR LE DEJA LA… c’est ça créer !
Alors, elle n’a plus besoin de retourner les pages de son carnet. Elle peut savoir tout ce qu’il contient. Elle peut réactiver la machine à écrire. Elle dispose de tout le matériel, non seulement elle le savait, mais elle se le prouve avec ce carnet ! Elle vient de ressentir de la plus agréable des manières que tout est à utiliser, que tout est utile. Même le plus petit gribouillage, le plus insignifiant petit dessin, la plus petite esquisse d’un pont moyenâgeux qui ne ressemble pas à grand-chose !
Des bouts de traits qui disent, des courbes qui emportent, des arches qui s’imposent, et les mots qui arrivent joyeusement pour faire devenir, ce qui existait déjà !
C’est l’histoire courte d’une vieille femme.Elle était poète et vivait en Irlande.
Un matin, Marthe se lève plus difficilement que les autres jours, portant ses quatre-vingts ans comme un châle de plomb et semble apercevoir une minuscule étoile sous la porte de l’entrée. Elle l’ouvre : rien ! Le phénomène se produit à plusieurs reprises et uniquement les jours de grand beau. Elle croit au fil des jours que les étoiles pleuvent… et disparaissent au lever du soleil.
Un jour de grand beau, elle décide de veiller. Un beau ciel plein d’étoiles accompagne sa garde. Fixant les cieux, elle aperçoit des étoiles filantes ; une, deux, trois, dix et fait autant de vœux ! Mais aucune ne s’arrête et surtout pas sous sa porte ! Elle décide d’aller se coucher.Elle ne se fait plus chasseuse d’étoiles.Elle passe ses jours à vivre sans rêves. L’hiver arrive.
Toujours dans sa solitude souhaitée, la vieille dame poursuit l’écriture inlassable de ses poèmes. Les yeux rougis par le travail et le vent d’Irlande. Sa maison sur la côte est balayée par le souffle glacial de l’Océan de novembre.
Le temps passe…
Le printemps revient. Les étoiles dans le ciel sont de nouveau bien visibles. Un jour nouveau, elle décide de reprendre ses tours de garde, scrutant les étoiles qui filent et semblent plonger dans les flots.
Elle s’endort sur sa chaise. Au réveil, il est cinq heures et elle aperçoit une nouvelle étoile sous la porte. Elle s’approche, elle est à sa portée. Elle la prend, elle est là au creux de sa main.
Elle la regarde ; l’étoile l’éblouit, luit de toutes ses forces.Elle semble bouger.
Marthe se dirige vers la cuisine pour trouver un écrin à son trésor… et meurt.
La bonne Amélie, qui l’aidait au ménage, la trouva sans vie, un grand sourire sur son beau visage serrant fort dans sa main… le couteau qui lui avait servi à se supprimer…
***
Charlotte entra dans la grande salle du Conseil. Elle se sentait si petite ; minuscule !
Le Maître des Dialogues s’avança vers elle :
- Jeune Charlotte, tu n’es pas sans savoir qu’il est interdit d’emprunter le chemin des stelles après vingt-trois heures
- Maître, je le sais !
- Jeune Charlotte. Peux-tu alors me dire ce que tu faisais précisément à cette heure précise, sur ledit chemin ?
- Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne savais pas ce que je faisais. J’étais comme envoûtée, Maître ! Comme perdue dans le temps…
- Demoiselle ! Tu sais bien que bon nombre de délinquants usent des mêmes excuses, de tels stratagèmes ! Ne pourrais-tu pas chercher une autre justification que celle de la folie temporaire !
- Mais je vous dis l’absolue vérité ! J’étais dans le Salon des Biscuits à rêvasser quand soudain, entendant sonner dix heures, je pris conscience que je devais aller me coucher !
- Et alors ? Pourquoi n’y es-tu pas allée ?
Charlotte fit un geste de recul comme saisie d’un incommensurable effroi.
- Je n’ai pas pu, Maître. Je crois que je me suis retrouvée dehors… enfin je ne sais plus !
Le Maître des Dialogues la regarda fixement, intensément.
- Je te crois, Charlotte. Je veux bien te croire, tu m’as l’air si vulnérable !Quelle est donc cette chose qui t’a tant effrayée ?
- L’apparition, Maître !
Un immense silence s’abattit sur la Salle du Conseil.
- Charlotte, explique-toi. Dis-nous, reprit le Maître.
- Voilà. A onze heures tapantes, j’ai regardé l’horloge et juste après j’ai vu une ombre terrifiante passer dans le vestibule avec des grands outils cliquetant. Elle m’a saisie et emmenée dans le labyrinthe sans fin ; oh, Maître, je ne sais plus…
- Bien acadabrant tout cela ! Et comment serais-tu revenue ?
- Je ne sais pas ! Je – ne- sais – pas !
Le Maître des Dialogues quitta les sages rassemblés et se posta, le regard froid devant Charlotte. Il prit la jeune fille par les épaules :
- Charlotte ! Il faut que tu jures de ne plus jamais nous mentir !
- Mais je ne mens pas !!! Je ne mens pas !!! martèle Charlotte du haut de ses quinze ans. Et je ne vous ai pas tout dit…
- Quoi encore ?
- A minuit, oui, à minuit, l’horloge a sonné onze coups ! Je vous le jure, j’en suis certaine. Onze !
- Balivernes ! Oh, Charlotte ! Comme tu me déçois. Rejoins tes camarades et ne fais plus jamais, tu m’entends, plus jamais parler de toi. Onze coups ! On aura tout entendu !
La jeune fille quitta la grande salle en silence, et en colère !
Le Maître des Dialogues d’un œil avisé regardé la pendule : il était quatorze heures. L’horloge du vestibule indiquait également quatorze heures mais ce fut un coup, un seul petit coup sourd et sec qu’il entendit. Un coup seulement !
« Décidément, le temps est bien capricieux » pensa-t-il.
Il se souvint alors que quarante ans plus tôt, avec quelques amis turbulents, il avait juré de dérégler la comtoise du collège. Mais il avait dû attendre quarante ans, cette nuit même, pour le faire.
Charlotte étourdie et rêveuse n’avait pas fait le rapprochement entre la grande ombre menaçante et le directeur de son collège et pourtant bientôt, elle allait découvrir en même temps que le corps sans vie du concierge, tout ce que cela cachait…
***
Dis Marie ! Tu y crois encore ?
Le souvenir de cette scène exotique exerçait sur elle une sorte de trouble qu’elle ne pouvait étiqueter. Elle revoyait ces deux jeunes femmes qui attendaient à côté d’elle, dans deux files d’attente parallèles, de pouvoir prendre, tout comme elle, leur billet d’entrée. Elles se ressemblaient tellement… Une fois entrée dans le musée, la première des deux femmes l’avait distancée, Sarah (elle lui avait choisi ce prénom …) préférant prendre le temps de contempler les premières œuvres, celles de la jeunesse de l’artiste. Ses premiers clichés.
Camille (pourquoi pas Camille, puisqu’elle ignorait leurs prénoms…), Camille donc avait décidé de commencer par la fin de l’exposition… et remonter le cours du temps.
Sarah s’était décidée le matin à tenter sa chance et curieusement, alors que des milliers de visiteurs s’étaient déjà pressés à cette exposition rétrospective majeure de ce grand photographe new-yorkais, ce matin-là il n’y avait que quelques mètres de queue.
Camille avait à cinq cents kilomètres de distance pris la même décision, la veille, juste avant de déjeuner.
Sarah et Camille avaient fait le tour de l’exposition, comme de bonnes élèves intéressées et parfois envoûtées par les extraordinaires couleurs des œuvres. Elles ne s’étaient pas revues, ni remarquées a priori dans les files d’attente… Pourtant une telle ressemblance !
L’une dans son exploration chronologique, l’autre à rebours. Elles avaient failli se frôler, se toucher, mais un jeune homme très pressé, un garde de la sécurité qui devait intervenir rapidement pour couper l’alarme, était passé en courant entre les deux, les bousculant même, mais cachant chacune au regard de l’autre et elles avaient poursuivi leur visite en bougonnant contre le malotru !
Camille qui avait remonté les allées dans un sens opposé s’aperçut qu’elle ne pourrait sortir par l’entrée ! Elle refit donc le chemin en étudiant à nouveau toutes les créations gigantesques.
Sarah en fin de visite, eut soudain envie de revoir les tours jumelles. Immanquablement, comme dans toutes les bonnes histoires, elles allaient se voir, se croiser, se figer et paralysées, se regarder, prendre conscience de cette formidable gémellité. Forcément ! Et pourtant, une fois encore, elles passèrent à cinq centimètres l’une de l’autre… sans même remarquer leur double !
Cette visite avait eu lieu en 1984. Elles en garderaient toutes deux un souvenir très curieux ; pas plus émerveillé que cela, pas plus fort, mais obligé. Un souvenir flou, comme si on les avait obligées à faire cette visite. Camille se souvenait bien de ce très bel employé de la sécurité qui l’avait percutée et Sarah de cette formidable photo des tours !
Et c’est tout…
Sa mémoire était de plus en plus vacillante, incertaine. Elle se souvenait pourtant de cet été 1996. Elle avait pris quelques jours de congés en Corse, à Propriano. Elle y avait ses racines du côté maternel et aimait, l’été, jouer les Colomba della Rebbia, Colomba, son personnage préféré. Elle séjournait chez l’un de ses grands oncles qui y vivait depuis toujours et qui était maire de son village. C’était le 12 juillet. Elle avait décidé de faire quelques pas, tôt le matin. A six heures, elle prit le chemin de la plage. Seule. Pas un bruit, pas une âme. Tout était calme et silencieux ; un désert ! Quelques minutes plus tard, elle avait les pieds dans l’eau et savourait le bonheur de cette marche aquatique. Elle vit au loin une jeune femme qui semblait venir à sa rencontre. Bizarre ! Elle ne l’avait même pas vue sur le chemin… Elle portait une tenue blanche, chemise, cardigan et un short long. Quand elle arriva à sa hauteur, la jeune femme salua d’un signe de tête la déjà vieille dame honorable qu’elle était ! Il lui sembla reconnaître… la fille d’une amie ? la secrétaire du cabinet médical ? elle ne savait plus où elle l’avait vue, mais elle la connaissait !
Peu importe ! Elle décida de poursuivre sa marche et dix minutes plus tard, rebroussa chemin pour revenir à la maison Mariani. Profitant du clair soleil doux de ce lever de jour, elle prit son temps, jouant avec l’écume et enfonçant délicieusement ses pieds dans le sable. Elle leva les yeux et vit en contrejour une silhouette ; une jeune femme. Etait-ce la même ? Non, celle-ci portait un bermuda en jean, un tee-shirt rose et un chapeau de paille. Elles se croisèrent, se saluèrent. C’est alors que la jeune femme retira ses lunettes de soleil. La même ! Celle de tout à l’heure. Mais non, c’était impossible. Puisqu’elle était derrière… Elle se retourna d’un coup et aperçut la belle et rassurante silhouette de blanc vêtue. Elles étaient bien deux ! Ouf, elle ne devenait pas folle ! Des jumelles, alors ?
C’est à ce moment précis que lui revint en mémoire cette vision qui l’avait poursuivie bien longtemps, de ces deux jeunes femmes tellement semblables et aux attitudes si énigmatiques, douze années plus tôt, lors de la grande rétrospective de Mac Neels. Deux femmes tellement semblables… qui ne s’étaient pas vues.
Pas plus en 1984, qu’aujourd’hui.
Les deux belles disparurent de son champ de vision et elle ne les revit d’ailleurs plus de tout l’été. Un moment elle s’en amusa. Et repris le terme d’exotique pour qualifier cette drôle de rencontre.
Elle avait rêvé ! En fait c’était cela. Elle avait dû s’assoupir et rêver…
Puis elle oublia.
Elle oubliait d’ailleurs de plus en plus de choses. Nous étions en 2000, elle avait quatre-vingt-dix ans. Et était plutôt en forme !
Marie avait demandé à entrer dans une maison de retraite dans la région de son enfance, dans le Berry et aujourd’hui, pour son anniversaire, le personnel de l’établissement avait choisi de lui offrir un spectacle. La « troupe du Miroir » avait rendez-vous à 14 heures pour fêter avec Marie et les cinquante-deux résidents de la maison, son grand âge. Le théâtre du Miroir était une petite compagnie de dix comédiens, cinq hommes et cinq femmes qui offraient en matinée, des spectacles aux anciens qui s’en réjouissaient.
14 heures : lever de rideau
14 heures 10 : marie applaudit le jeu de la jeune première
14 heures 30 : elle voit entrer en scène… cette jeune femme… elle lui rappelle … elle ne se souvient pas. Pas grave
14 heures 45 : C’est Giorgio, le ténor qui retient son attention
14 heures 55 : une espagnole en robe rouge fait une entrée fracassante au rythme de la guitare manouche.
15 heures : elle reconnait cette femme ! C’est la même. Elle l’a vue avec une grande robe dans une ville aux Etats-Unis… à moins que ce ne soit… non, Marie ne sait plus.
15 heures 5 : ses souvenirs se bousculent. Elle n’est plus à la pièce … pourtant, Romance, la jeune première revient sur scène. Elle est drôle. Marie rit aux éclats, elle est heureuse.
15 heures 15 : Ca y est ! Elle sait. C’était à Propriano. La balade…
15 heures 30 : Rideau !
Marie a toujours aimé les comédiens et pour lui faire plaisir, Jeanne, la directrice a prévu une rencontre avec la troupe autour d’un thé et de quelques gâteaux. Marie, d’une démarche fragile, soutenue par deux infirmières entre dans le petit salon, devenu le temps de cet après-midi délicieux, les loges des artistes.
Deux hommes et deux femmes. Les autres font office de régisseurs et de manutentionnaires et rangent le matériel pour débarrasser la salle de restaurant le plus rapidement possible. Il y a là le « Giogio » que Marie reconnait.
Les deux femmes sont encore costumées. Elles ont de longs cheveux bruns, et tournent le dos à Marie qui les observe en silence, avec la tête des mauvais jours. Le sentant , elles se retournent toutes deux, en même temps ! Elles ne portent aucun maquillage… et se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Marie, que les infirmières ont installé dans un fauteuil confortable mais abandonnée le temps d’aller faire chauffer de l’eau, Marie se sent vaciller, elle tangue...
- Madame. Nous sommes très heureuses d’avoir joué pour vous en ce jour anniversaire. Nous avons la moitié de votre âge !
- Oui, nous avons quatre-ving- dix ans aussi, mais à nous deux !
- Vous êtes jumelles, ose Marie, le souffle coupé.
- On pourrait le croire ! Non, nous ne sommes pas nées le même jour, ni la même année.
- Mais je vous ai vues ! Toutes les deux. Au musée, sur la plage ! Je vous ai vues !
- Toutes les deux ?
- Oui, oui, oui, toutes les deux. J’en suis sûre.
- Oui, je suis allée voir cette exposition dit la première.
- Moi aussi, dit l’autre
- En même temps ?
- Et dire que nous ne nous sommes pas vues ?
- Quelle belle histoire, Madame. Dire que cela ne fait que deux ans que nous nous connaissons ! Tout le monde nous dit que nous nous ressemblons, et nous ne le voyons pas…
Dis Marie, sérieusement, tu y crois, souffle une petite voix intérieure à l’oreille de la vieille dame…
Perplexe, Marie a regagné sa chambre, mal à l’aise, comme empoisonnée par un invisible venin.
Perverses, les jumelles ont pouffé de rire !
Maria oublia dès le lendemain cette scène atroce et succomba le jour d’après. Sans laisser d’enfant…
Son héritage revint à deux nièces éloignées, les filles de l’oncle corse - qui ne les avait pas élevées - et qui était mort d’une crise cardiaque à la fin de l’été 1996.
Elles étaient ses seules descendantes et avaient juré des années plus tôt, l’été de leurs treize ans où elles avaient été contraintes de séjourner chez leur père qu’elles détestaient, et pis encore, de devoir passer du temps avec la tante Marie, et jouer les demoiselles de compagnie pour elle, oui, cet été-là, elles avaient juré d’empocher le pactole...
***
Elle semblait toute petite, minuscule, ratatinée dans son châle, en pelote. Ses cheveux mi-longs en bataille. Elle avait trente ans ; on aurait dit ainsi qu’elle en avait douze…
Elle aimait se promener dans le jardins des oliviers et en plein hiver, prendre le soleil au pied de la montagne noire et braver les frimas. Elle se lovait dans une couverture informe et respirait à pleins poumons l’air du temps. Son inspiration. C’est ainsi qu’elle naissait. Par les poumons, disait-elle. L’inspiration lui venait de l’air du temps. C’était de respirer le grand air ; un souffle renouvelé. Elle s’aérait ! Elle aérait son cerveau tout entier.
L’air était bleu, ou rose ou jaune vif selon les saisons. Et elle en ressentait la tiédeur, la douceur, la rigueur en un mot les couleurs dès qu’il pénétrait son corps, dès qu’elle humait son parfum.
L’air est bleu aujourd’hui ! Qu’est-ce que cela signifiait ? Qu’il était vif, revigorant, qu’il nourrissait ses molécules, qu’elle en profiterait donc pour inventorier, classer, faire des travaux rébarbatifs.
Quand l’air était rose, elle pouvait rêver, palper la douceur des songes, s’enivrer d’émotions de coton. Un air jaune apportait la chaleur, un air rouge le feu sacré, un air vert un dynamisme incroyable. Chaque jour, elle s’astreignait à respirer, à prendre les minutes indispensables pour se renforcer, se griser, se délecter. De l’air ! Cet air qu’elle respirait n’était en rien l’oxygène commun pourtant indispensable à la vie, non, c’était autre chose. Et elle le sentait profondément en elle, dans chacun de ses atomes. L’air… aérer, aérien, aéreux ? Elle était « aéreuse » ! Faite d’air ou plutôt faite pour respirer. Dix minutes obligées à sa vie intérieure, à la survie de sa créativité.
Minutes denses et impliquées. Toujours immobile. Il ne fallait pas qu’elle bouge, ni ne marche. Certainement pas qu’elle se promène ! Ces instants respiratoires réclamaient la plus parfaite immobilité. La plus totale densité. Une concentration d’air…
Elle ne savait même plus depuis combien de temps elle avait commencé à pratiquer cet exercice ? Elle l’avait sans doute toujours fait ! Elle se souvenait de sa mère lui disant : « Rentre ! Tu vas attraper la mort ! » alors que toute petite, six ans ? huit ans ? sous sa couverture, sur sa balançoire, elle attrapait l’air blanc de janvier dans son jardin enneigé !
Aussi des heures de plomb, où elle invitait à son bord, l’air de juillet alors que le thermomètre annonçait 40°C ! Elle avait onze ans, à Sartène…
Depuis toujours !
Et pourtant, ce jour là était inhabituel. Elle l’avait déjà pressenti au lever…Elle avait eu besoin de sortir, immédiatement, comme prise par le temps. Sans prendre le temps justement de se chausser, elle était sortie et avait traversé le jardin. Elle avait trouvé l’air gris. Gris depuis la veille au soir, même. Il faisait pourtant si beau pour un 12 décembre. Pas de tempête annoncée, et même quand le vent soufflait fort, l’air devenait bleu royal mais pas gris ! Jamais gris ! Que se passait-il ? En elle ? Rien ! Dehors ? A priori, rien non plus ! Rien pour expliquer cette si bizarre sensation. Elle prit son petit déjeuner avec une sorte de goût métallique dans la bouche. « Il faut que j’y retourne ! »
Elle prit son châle et s’assit sur le banc de pierre comme à l’accoutumée. Immobile, les yeux fixés sur l’océan, elle se mit à trembler ! Incroyable ! Gris terreux, ou gris ferrugineux, l’air était gris et irrespirable. Elle rentra pour écouter les nouvelles aux informations de 8 heures. Aucune catastrophe nucléaire ou biologique. Rien ! Non. Elle devait faire erreur. Un dérèglement de ses sens ? Impossible ! Elle rassembla le peu d’esprit qu’elle avait, reprit son poste sur le petit banc de pierre. Encapuchonnée elle prit conscience du froid ! Un froid glacial… il devait faire moins 15°C ! Elle se dirigea vers le thermomètre – 16°C ! La voilà l’explication pensa t-elle ! Jamais dans nos contrées sur le littoral, jamais nous n’avons enregistré de telles températures ! C’était tout simplement la première fois de sa vie que l’air qu’elle respirait était aussi froid !
De là à en déduire que l’air glacial était gris… Non ! Impossible pour elle de respirer de l’air gris ! Maria se remit à frissonner, constatant qu’elle n’était pas assez couverte, renifla à défaut de respirer, et rentra ! Impossible aujourd’hui ! Elle devrait attendre midi. Un air plus chaud. Elle passa la matinée face à la mer en proie à un terrible malaise, celui de la respiration automatique … autrement dit celle de tout un chacun.
Mais pas la sienne. Pas utile. Pas impliquée. Impersonnelle.
Une respiration animale, qu’elle ne reniait certes pas mais qui ne lui offrait pas ce qu’elle attendait. A midi, elle reprit son châle, sa couverture, enfila ses bottes ! Le jardin, elle passa la gloriette, gelée. L’air était… Elle ne savait pas. Le thermomètre indiquait moins 10°C. Elle respirait aisément, sans gêne, mais de quel couleur pouvait bien être l’air ? !
Elle pensa soudain que personne ne savait qu’elle voyait l’air en couleur. Que personne, même ses proches, n’avait idée de sa gymnastique, de son « rituel ». Personne ! Cet exercice était invisible, secret, inconnu des siens. Personne ne pouvait soupçonner ce qui se jouait chaque jour de sa vie pendant ces cinq à dix minutes de concentration. Ce n’était pas un secret, elle ne se cachait pas ! L’air des jours de pluie était mélancolie, fait de milliers de couleurs, chaque goutte de pluie avait une couleur bien particulière. Les jours de pluie étaient donc ses préférés… l’air était multicolore. Dans ces quelques minutes recueillies, en dehors du temps, dans une forme de renouvellement intérieur, de concentration, de renaissance, elle créait !
On se demande trop souvent comment naît l’inspiration, comment vit l’imagination, mais se pose-ton les bonnes questions ?
Maria, elle, savait que prendre ces quelques minutes pour soi pour humer l’air du temps, lui accorder des précieux instants, lui conférer des couleurs, une ambiance et récupérer en échange, la force, la foi, la vitalité pour imaginer un monde chaque jour renouvelé, un monde né des couleurs de l’air !
Des chemins d’automne aux rivières du printemps, des plages d’été aux jardins d’hiver, l’air du temps n’avait jamais cessé de lui livrer tous ses secrets…
Des secrets…
Détient-on le secret de la création ? se demandait Maria, facétieuse. Elle se savait sans doute, nantie, dotée. Elle avait trouvé sa source, sa nourriture, sa délectation.
Elle avait trouvé les couleurs de l’air !
Un jour, elle transmettrait sans même le savoir, cette manière de voir et de ressentir l’atmosphère et le monde du vivant à une toute petite fille, recroquevillée sous son châle, dans un jardin au printemps, un matin de mai un peu frisquet.
Elle regarderait toutes les fleurs et leurs couleurs et s’en émerveillerait. Elle humerait l’air du matin et trouverait naturellement cela très agréable. Elle donnerait à chacun de ses matins à venir un nom de couleur, comme ça sans même y réfléchir. Matin câlin bleu ou rose tendresse, matin rouge d’interros ou matin blanc neige, matin vert en hiver, matin jaune du printemps. Elle conférerait à chacune de ses sorties une qualité particulière, quand on lui demanderait gentiment d’aller prendre l’air…
Elle le prendra l’air ! De toutes ses forces et avec toutes ses couleurs !
Et un jour bien des années plus loin, de toutes les couleurs - sans en omettre une seule - avec la palette secrète léguée par Maria elle le peindra …
***
Du tréfonds des heures perdues ne devrait plus surgir le sommeil. Plus jamais il ne pourrait adhérer aux membranes galvanisées qui vibraient dans ma tête. Il refuserait obstinément de se connecter aux capteurs grouillants de ma boîte crânienne, bouillonnante, tumultueuse, comme un geyser déchaîné. Le sommeil ne se figerait plus, ne s’installerait plus. Il devrait rester bloqué à l’entrée de mes pensées vives. Il ne devrait pas en être autrement ; il ne pourrait plus jamais en être autrement.Je me conditionnerais pour ne pas défaillir. En état de veille maximale, en refus de cessation de vigilance, en plongée dans les abysses de la mémoire, en suspension au dessus du cours de la vie, avec l’absolue conscience des secondes qui succèdent aux secondes, j’avais pris la décision, j’en avais fait le serment. Depuis la nouvelle. Cette affreuse et dramatique nouvelle que ma mère m’avait tue pendant plus de vingt-quatre heures et qui venait de me plonger dans une véritable frénésie de respiration active. Je savais que le bienfaiteur nocturne me permettrait de me détendre, de me reposer, de me « remettre », de me laisser aller, de ne plus l’imaginer, de ne plus chercher à comprendre, à anticiper les douleurs à venir, le vide. Mais je ne voulais pas me reposer. Je ne voulais pas perdre le fil de son image, de ses paroles. Je préférais vivre cette souffrance, les yeux et le cœur ouverts, désespérément à l’écoute de ce que je savais ne plus jamais pouvoir entendre : son rire ! Oui, son rire, à lui. Cet éclat de rire plein de billes et de bulles de toutes les couleurs, brillant comme le diamant le plus pur, scintillant comme toutes les étoiles de la galaxie, accompagné toujours d’un clignement si particulier de ses yeux, étroits, perçants, toujours en mouvement, aussi bruns que ses cheveux, doux comme les laminaires de nos plages, et son visage si tendre, si mobile, jamais figé, couleur du sable blond dont nous faisions nos châteaux.
Je gardais les yeux ouverts dans la nuit, cherchant à travers les lames des persiennes des réponses à mes insolubles questions, n’éloignant jamais mon regard du mince filet lumineux dispensé par les réverbères de l’avenue. Je scrutais les mouvements de la lumière en tentant d’y accrocher son image. J’épiais les bruits étouffés de cette maison plongée dans un silence de mort, et j’attendais que ma mère vienne me tenir la main. Que nous partagions ensemble la fin, l’absence, le silence, le manque de son rire. Que nous regardions toutes les deux dans cette boîte aux trésors vide.Mais elle ne venait pas. Elle avait mal. Je l’entendais pleurer, seule, et en plus, cela je ne le savais pas, ou ne voulais pas le savoir, mais elle avait peur pour moi. Elle craignait précisément, que je ne me remette pas, plus jamais.
Elle se demandait si elle n’aurait pas mieux fait de ne rien me dire, de prétexter, de chercher à camoufler. Que je découvre les choses, lentement, que je m’habitue à l’absence, que je range nos jouets, que j’oublie les règles de nos jeux, que je m’éloigne de la tendresse de ses câlins, que je ne ressente plus sa si grande présence. Je savais qu’elle n’aurait pas pu garder le secret plus longtemps, taire ce qui faisait si mal au cœur, à l’âme, dire ce qui était pourtant indicible, que ces mots qu’elle se répétait lui lacéraient le cœur. Qu’elle devait les partager avec moi. Et ce soir là, alors que nous venions comme tous les vendredis soirs de franchir le pont, je lui demandai joyeusement : « Il vient ce soir, hein Maman, il vient ? Il est rentré ? dis-moi, sais-tu s’il est enfin rentré ? » Un Monopoly arrêté à un moment crucial de déroute possible de l’adversaire chéri. Et mes questions lui renvoyaient en vrac toutes les images figées depuis la veille : les dernières vacances au bord de la mer, la cousine bretonne, la visite inoubliable au Mont-Saint-Michel, les parties de marelle, les cris des enfants dans la piscine improvisée, nos batailles rangées près du robinet d’eau froide, la collecte quasi sacrée des œufs de midi.
Les câlins des derniers soirs aussi, quand elle devenait quelques secondes sa maman, à lui, dans cette maison de vacances prêtée par ses parents, des amis très proches, nos voisins parisiens, avec lui comme résident particulier, invité d’honneur, chez lui. Je l’entendais lui parler lentement, elle lui caressait les cheveux. Je sentais le souffle léger du drap qu’elle remontait sur ses épaules. Je la voyais penchée sur son visage ; elle le réconfortait pour qu’il entre dans le sommeil en douceur, lui qui faisait tant de terribles cauchemars. La nuit, il appelait sa mère, souvent, en hurlant, mais elle n’était pas là. Elle travaillait dans un hôpital parisien, et lui avait voulu rester en vacances, ici, avec nous, un mois de plus. Histoire de s’échapper de son frère et de sa trop grande présence, de ses comas. Un mois de bonheurs doux et chauds, de bonheurs tranquilles !
Je lui avais posé la question à trois reprises sans jamais obtenir de réponse : « Il vient jouer ce soir, Maman ? ».J’insistais, j’appuyais mes interrogations, je me faisais forte et convaincante, je devais savoir. Elle devait me répondre, me rassurer, parce que depuis le matin, je ne respirais plus, je ne voulais pas croire ce que j’avais pressenti, entendu, de je ne sais où, cette petite voix intérieure qui m’avait susurré : « Il lui est arrivé quelque chose ! Il aurait dû venir hier déjà. Il n’est pas venu. Il lui est arrivé quelque chose … et les volets de sa chambre sont toujours fermés ».
Il aurait dû être là pour la rentrée scolaire. Septembre 1969. Il faisait beau.
Ce jour de reprise de l’école, je ne l’avais pas aimé. D’habitude, je restais dormir tous les jours de la semaine chez mes grands-parents, mais ce premier soir, et c’était inhabituel et inattendu, ma mère était venue me chercher à la sortie de l’école. Cet événement tout aussi inhabituel et inattendu allait m’éloigner pendant quelques semaines de la classe, des camarades, des douceurs de l’enfance, des jeux et des rires, il allait faire de moi « une petite veuve ».
« - Alors maman, je vais le voir, il vient ce soir ? Je devais le retrouver vendredi, à la fin de la semaine d’école, mais comme je suis là, il pourra venir. Parce que tu sais, il a acheté tous les verts et tous les rouges, mais j’ai les bleus, les jaunes, et les gares et je vais peut-être gagner. Enfin, je ne sais pas parce que je n’ai plus beaucoup de sous. Mais, il vient maman ?
- …
- Qu’est-ce tu as ? Je sais bien que tu réponds toujours à mes questions. Cela fait je ne sais combien de fois que je te demande s’il vient et tu ne réponds pas. Tu m’entends pourtant, alors je voudrais savoir pourquoi tu ne dis rien, et pourquoi ses volets étaient fermés ce matin et pourquoi il n’était pas rentré , et pourquoi il n’est pas allé en classe ? Enfin sûrement pas, parce que ses volets auraient été ouverts…
- Il…
- Quoi, maman ?
- Il ne viendra pas ce soir.
- Non ? Pourquoi ? Son frère a eu un autre malaise ? C’est ça ? Il est encore à l’hôpital ?
- Non… Je ne sais pas… Non, enfin pas seulement.
- Mais quoi alors ? Son frère est à l’hôpital, mais ce n’est pas la première fois. C’est déjà arrivé qu’il revienne sans lui, avec son père. C’est quoi ces mystères maman ? Tu sais, cette partie nous l’avons commencée avant les vacances et puis elle est restée sur la table de la chambre d’amis depuis. Et cela fait deux mois quand même. Et j’aimerais bien savoir qui va gagner !
- Mais vous avez joué pendant toutes les vacances !
- Oui ! Mais avec son jeu et ce n’est pas la même partie. Celle-là nous y tenons ! Nous avons joué dans les règles de l’art comme tu dis. Sans tricher ! Sans remettre de l’argent dans nos caisses !
- Une vraie partie …
- Oui, une vraie ! Quand nous nous sommes dit au revoir, la semaine dernière, il a ajouté « On reprendra notre vraie partie de Monopoly à la rentrée, toujours sans tricher, promis ! » On s’est promis de bien jouer, alors il doit venir ce soir, c’était prévu qu’il reste en Bretagne jusqu’à la veille de la rentrée, mais pas plus tard …
- Oui…
- Et il est rentré ?
- …
- Voilà pourquoi il ne vient pas ! C’est pour cela qu’il ne peut pas venir, parce qu’il est resté là-bas en Bretagne.
- Oui.
- Il est malade ? C’est pour ça qu’il a manqué la rentrée.
- Non.
- Mais maman ! Qu’est ce qu’il a ?
- Rien. Plus rien. Plus rien du tout.
- Mais... »
Le temps s’était arrêté. Nous avions une trentaine de kilomètres à parcourir avant de regagner notre maison et ma mère ne dit plus un mot. Et moi non plus d’ailleurs. Je regardais de temps à autre sur le côté gauche et je voyais des larmes lentes couler sur ses joues, qu’elle gommait à la seconde, qu’elle effaçait trop vite. J’avais peur. C’était un sentiment nouveau, un grand vide, un froid intense. Il faisait beau, chaud, et je grelottais. Ma mère ne cacha bientôt plus ses sanglots. Ils me faisaient trembler. J’avais peur. Il était arrivé quelque chose. Il était resté en Bretagne. Il n’était pas malade. Son frère épileptique, peut-être, ma mère n’avait pas été claire à ce sujet. Il avait oublié la rentrée. Et depuis ce matin, il me manquait comme jamais. Alors je pensai au pire. Mes huit ans et mes angoisses viscérales aidant, mon affreux pressentiment de cette horrible journée accentuant le malaise, à deux cents mètres de la maison, je dis tout doucement à ma mère, sans attendre une réponse ou une confirmation, sans même la regarder, deux larmes orphelines sur un visage tendu à l’extrême : « Il est mort. Philippe est mort. »
Depuis, je ne cessais de l’imaginer, se fracassant contre la tôle, son sang se répandant dans les cris d’effroi de sa mère, ses yeux fermés à jamais, la douceur de son visage magnifique figée dans la mort. Il était mort. Il ne vivait plus. Il ne vivrait plus jamais. Ma mère n’avait pas pu prononcer les mots que j’avais devinés.Elle n’avait pas tourné la tête. Elle avait pris ma main, à tâtons, en regardant droit devant elle, vers nulle part, hagarde, livide, la voiture garée, par miracle, par hasard, devant la grille de notre maison. Nous étions restées là, des minutes, une heure peut-être, attendant que le temps passe, ou ne passe plus, ou s’éteigne à jamais. Mon père nous avait délivrées de ce mutisme, de cette paralysie. Il nous avait extirpées de la voiture, sans nous parler, sans nous regarder. Nous étions des pantins, désarticulés, démantibulés. Inanimés.
Il était mort. Il ne vivrait plus. Il ne me regarderait plus. Il ne lancerait plus jamais les dés. Et je n’entendais que son rire, son rire haut perché, et je ne voyais que son sourire, franc et sincère. Le sourire d’un enfant de sept ans, un sourire figé, tout en haut du Mont-Saint-Michel, quand nous avions offert au ciel nos cerfs-volants. Son rire quand j’avais eu si peur des sables mouvants. Son rire quand j’avais fait tomber la sorcière Diamantella dans le puits sans fond, un puits de glaçons, pour qu’elle se gèle les fesses pour l’éternité. L’une de mes plus belles chutes d’histoires… Je le voyais. Traversant cette route nationale qui mène à Rennes, allant chercher des œufs chez sa tante, dans le poulailler du jardin d’en face : « Fais bien attention, Philippe » a peut-être dit sa mère, « Regarde avant de traverser. »
Mais le fou allait trop vite et Philippe n’a rien vu. Pas le temps de voir, ni la voiture, ni la mort. Rien vu. Tué sur le coup. Pour se rassurer. Mais il ne rirait plus. Plus jamais. Alors je le ferais vivre encore, par mes lignes, mes mots, dans mes pensées, puisque je ne dormirais plus.
Cela fait quarante heures que je n’ai pas dormi. Je ressens en moi comme des aiguilles qui me piquent la tête, comme si mes cheveux étaient attachés à une poulie et qu’un diable malfaisant la tournait pour me faire mal, pour me faire crier. Mais je ne crie pas. J’ai mal, mais je ne crie pas.
Quarante heure de veille, pas sommeil, aucun signe de fatigue, juste cette douleur au dessus de la tête. Maman m’a demandé si je voulais prendre des cachets, du sirop, de la tisane, que sais-je ! Non, je ne veux rien prendre qui puisse me faire tomber dans l’oubli, même passager, que procure le sommeil. Je ne veux rien ingurgiter qui puisse me rassasier, je ne veux pas me couvrir ; je veux avoir faim, soif, froid, comme toi. Comme toi qui es tout seul, je ne sais où, dans une caisse de bois ou sur une table de métal, sur un chariot ou un lit d’hôpital, comme toi, tout seul et qui as froid. Je vois ton petit corps recroquevillé sur la chaussée, heurté de plein fouet, dans la tendresse du soleil si doux du dernier matin. Que tu as passé sur terre.Et je ne veux plus dormir.
J’avais décidé de confier quelques mots à mon cahier des découvertes. D’habitude, il me servait d’herbier, de confident occasionnel, d’agenda, de factice carnet de commandes imaginaires, de facturier tout aussi ludique. Il était dans mon bureau et au moment de le saisir, le minuscule carnet bleu des inventions lui vola la vedette. Le carnet bleu de nos trouvailles, de nos rêves éveillés, de nos histoires abracadabrantes, de Diamantella condamnée au puits aux glaçons à Mélusina dont les cheveux ne cessaient pas de pousser et s’enroulaient dans les rayons de tous les vélos des enfants de la forêt ! Le carnet des mystères jamais résolus, des elfes aux pouvoirs contrariés, des princesses qui réclamaient moult joutes et maints défis à leurs prétendants, des magiciens à qui nous pouvions confier tous nos problèmes, soumettre toutes les questions qui nous encombraient l’esprit.
Notre carnet bleu. Ce n’était pas le premier, mais un carnet bleu avait toujours succédé à un carnet bleu. Ces carnets offerts par ma mère à ses deux « griffonneurs » comme elle disait. Mais elle n’avait jamais rien vu, jamais rien lu, jamais rien demandé à voir. C’était notre carnet, notre secret, notre grimoire dans lequel nous consignions alors les mésaventures de deux enfants perdus dans une forêt épaisse, réfugiés sous des dolmens, un soir d’orage.
Bien sûr, Lancelot viendrait les délivrer, mais seulement à la fin, et nous n’en étions qu’au tout début de leurs aventures. C’était notre quête du Graal, notre roman chevaleresque. Mais il ne connaîtrait jamais d’issue. Jamais je ne terminerais notre histoire. Mais je l’accompagnerais grâce à ces écrits déjà consignés, grâce à son écriture fine gravée à jamais, que je ne lirais plus jamais… Dans ce premier cauchemar éveillé de ma vie, ce carnet si précieux avait changé de destination. Pendant les cinq jours de cet accompagnement, pendant ces jours où le temps s’arrêta, où, volontairement, j’avais fui le sommeil, le dormir, le manger, pour tenter d’approcher le souffrir, le sentir, le ressentir, j’allais m’adresser à lui par le biais de notre carnet, pendant ces cinq jours qui nous séparaient de son ensevelissement obligatoire, de cette fin programmée à notre histoire qui ne devait pourtant jamais finir.
Ses parents étaient enfin arrivés. Le lendemain de la rentrée. Je supposais sans lui. Ils étaient immédiatement venus chez nous. J’aurais bien aimé savoir, leur poser la question qui envahissait tout mon esprit : « Où est-il ? » mais tout le monde pleurait et j’avais compris d’instinct que cette question ne devait pas être posée. J’étais donc restée dans ma chambre. Ils n’avaient pas cherché à me voir non plus. Entre parents, ils se parlaient, se taisaient, se regardaient puis ne se regardaient plus. Ils parlaient de lui, puis ne parlaient plus. Il n’y avait rien à dire ; le malheur imposait sa présence et son silence.Des mots atroces résonnaient dans la maison se refusant à moi : renversé, écrasé, sang, chaussée, mort. Et moi, pour eux, ceux qui souffraient, les grands, les parents, j’étais transparente. Je ne voulais pas me montrer, cette douleur devait leur appartenir. Je les entendais dire qu’il fallait m’épargner tout cela. Je les voyais regarder du côté de ma chambre « elle ne devrait pas rester enfermée ainsi, toute seule, dans le noir. ». Moi aussi je souffrais. Mais moi j’étais vivante ! Et pas lui…
Je ne le verrai plus, mon doux petit bonhomme, mon important comme je disais. Sans doute serait-il devenu mon mari, enfin, peut-être…
Ils ne parlaient que de lui et une seule pensée m’obsédait : « Où est-il ? » J’ignorais où il pouvait se trouver. A l’hôpital de Rennes m’avait-on dit. Oui, mais ses parents étaient revenus, et sans doute pas sans lui. Bien sûr qu’ils étaient revenus avec lui, bien sûr qu’il était caché, à l’abri, derrière ces volets clos dont l’image de quelque chose d’irrémédiablement fermé me hantait. Mais la petite fille n’en savait rien. Je voulais bien qu’il soit à l’hôpital, mais ensuite où allait-on le mettre ? Je n’osais pas poser les questions ; je savais pour m’être rendue souvent sur les tombes des ancêtres, où les morts reposaient. J’avais surpris au cours des conversations des parents, les évidents « Elle ne viendra pas », « Traumatisée », « Pas le cimetière ». J’avais très vite compris qu’on ne voudrait pas de moi et je le regrettais. J’avais mal. De plus en plus mal. Après l’absence temporaire, qui devenait petit à petit une absence éternelle, venait l’abandon, le rejet, la mise à l’écart. Deux fois seule. Plus seule que jamais. Ils auraient dû comprendre que je voulais l’accompagner, mon important. Je ne voulais pas le laisser partir comme cela, sans lui rappeler notre partie de Monopoly, nos batailles rangées, nos endormissements dans le même souffle, nos escapades dans les rochers, nos éclats de rire, sans lui confier notre carnet des inventions, qui, sans lui, ne voulait plus rien dire, ne devait plus rien devenir.
Son incroyable rire résonnait dans ma tête. Un rire de cristal, au goût de bonbon, un rire plein de châteaux de sable, un rire de sept ans. Un rire de plus jamais !Alors, n’y tenant plus, j’avais fermé la porte de ma chambre et laissé les adultes, au salon, à leur chagrin et je remettais le mien entre les feuillets fragiles de notre carnet détourné.
Doux petit bonhomme, mon important. Ils ne parlent que de toi et moi, de ma chambre, je les écoute. Cela me fait du mal je crois. C’est sûrement pour cela que je les écoute attentivement, pour ne rien perdre de ce qu’ils disent, pour avoir mal, comme toi. Je pense que tu souffres encore. Je ne sais pas pourquoi je pense cela. Mais je sais que tu as mal. Et que tu t’ennuies tout seul. Enfin, sans moi. En fait, je ne sais même pas si tu souffres. Eux disent que tu n’as pas souffert. Ils n’en savent rien. Moi non plus. Peut-être que tu ne souffres plus, que tu es au paradis, que tu es heureux, que tu souris. Sans nous. Tu sais, ils ne veulent pas de moi, ni auprès d’eux, ni au cimetière. Je ne sais même pas où tu es en ce moment et comme tu le sais, je te cherche. Peut-être es-tu chez toi, derrière ces volets ? Parfois je pense que tu es là, juste de l’autre côté de la route, juste en face de moi. Quand je regarde à travers les lames des volets, je cherche, je me pose des questions. Peut-être pourrais-je demander à te voir ? Jamais, ils ne voudront. Alors, à quoi bon ?! C’est pour ça que je ne dormirai plus ! Pour te trouver. Il y aura bien un moment où tu me feras un signe, où tu reviendras me voir, ne serait-ce que quelques secondes. Oui ? Tu viendras ! Je sais que tu viendras. Je ne sais pas comment. En t ‘écrivant sur notre carnet fétiche, sur ce carnet encore plein de tes messages, de tes inventions, sur notre livre des imaginations comme tu disais, eh bien, je me sens plus près de toi, comme si tu allais revenir. Comme si tu étais simplement absent, resté en vacances, un peu plus longtemps que prévu. Alors je t’attends. Tu sais, j’entends des choses qui me font très peur, et je ne veux pas en parler à mes parents et encore moins aux tiens. Ils disent que tu n’as pas souffert, que tu es beau, et ils pleurent.Je pleure moi aussi... Je pleure même tout le temps et pourtant, je sais que tu viendras me voir, que tu ne peux pas m’abandonner ainsi, après tout ce que nous avons vécu, tous les deux, depuis presque sept ans !
Ce n’est pas possible !
Je crois que les grands ne font pas attention à moi. Ni à ton frère. Il est resté en Bretagne, il était intransportable. Il est encore tombé malade. Le choc ! J’ai entendu que c’était le choc ! Je ne suis pas fatiguée du tout, j’ai juste un peu mal aux yeux, aux jambes et à la tête aussi. Je ne fais que piétiner depuis deux jours, je ne sors pas de ma chambre. Je les écoute. Je dis que je n’ai pas faim. D’ailleurs je n’ai pas faim, et puis, à quoi ça sert de manger, puisque toi tu ne mangeras plus.Je bois de la tisane, parce que maman a insisté. De la camomille. Je ne suis pas énervée mais elle cherche à m’assommer. Je ne veux pas dormir. Je sais que je tiendrai ! Pour toi ! Je ne veux pas dormir avant de savoir où tu es, ce qu’ils vont faire de toi et peut-être, une fois que tu reposeras – je les entends beaucoup dire ces mots là- peut-être qu’à ce moment là, je pourrai dormir. Je ne sais pas. Je ne sais plus rien du tout. Je sais que je suis une vieille, je me sens vieille, c’est moche hein de se sentir vieille à huit ans.
Une vieille petite veuve !
Je plongeais inexorablement dans un état limite, entre le cauchemar éveillé et la sombre réalité. Je ne savais plus où me situer. Je ne mangeais plus, cela faisait trois jours que je n’avais pas dormi et mes jambes me faisaient mal. Alitée volontaire, recluse dans la pénombre, volontairement seule, je ne pouvais que difficilement me lever. Les forces commençaient à me manquer. Sans doute, mon état inquiétait-il mes parents. Sans doute, mais je ne leur parlais pas, je ne leur parlais plus. Depuis qu’ils m’avaient évincée. Depuis que j’avais osé leur demander où était Philippe, depuis qu’on m’avait répondu que ce n’était pas utile que je le sache. Que cela me ferait davantage de mal, que cela ne servait à rien. Pas utile ! Et moi qui ne faisait que le chercher, que le réclamer, qui faisait tout pour m’en rapprocher, au plus près de son état, au plus près de ce qu’il ne vivait plus. Pas utile ! Alors, entre la sourde colère et l’infinie tristesse, je confiais mon désarroi à celui qui n’avait jamais cessé de nous lier, de nous relier, de nous unir : le carnet bleu.
Je crois qu’ils ne m’entendent plus. Qu’ils ne veulent plus m’entendre. Comme si j’étais partie, moi aussi. C’est un peu cela. Alors pour me rapprocher encore de toi, je t’écris. C’est curieux, je te cherche. Je cherche les traits de ton visage, je cherche dans ma mémoire les images de tes rires, mais plus je cherche et plus j’ai peur de ne pas te retrouver. Alors, je me lève et je cours chercher dans ma boîte à souvenirs, les dernières photos prises par le Polaroïd : nos courses figées, les sourires main dans la main, nos escalades folles aux rochers de Rothéneuf. La plus belle de toutes est celle où nous posons, tous les trois avec Maman. Et là, je te vois bien, je te vois si bien…Mes yeux se rivent aux tiens. Je plonge. Je suis au cœur de la photo. Je veux que tu bouges. Non, que tes yeux bougent, qu’ils me regardent, qu’ils me suivent, qu’ils me sourient, qu’ils me disent… Je ne veux pas penser qu’ils ne riront plus, qu’ils ne pleureront plus. Je ne veux pas les croire quand ils disent que tes yeux sont fermés pour toujours. Et qu’est-ce que je vais faire, moi, maintenant, comme cela, sans toi ? C’est pour cela que je voulais te revoir, mais ils ont refusé. Quand j’ai enfin osé leur demander où tu étais, où je pouvais te voir, ils m’ont dit que ce n’était pas utile pour moi de le savoir. Pas utile ! Tu te rends compte. Pas utile ! Pourquoi d’ailleurs « pas utile » ? Parce que je suis trop jeune ? Parce que je n’ai que huit ans ?C’est la toute première fois que je suis confrontée à la mort. J’ai entendu mes parents dirent cela. Je suis bien d’accord. Je ne savais pas que cela faisait tant de mal. Je dois apprendre à comprendre des choses qui me dépassent. A l’école, je comprends toujours tout, même sans mal, mais tu es mon premier mort. Le plus cruel, le plus douloureux, parce que tu étais tout petit.
Oui, les grands disent que si je suis dans cet état là, c’est parce que tu es mon premier mort. C’est horrible de les entendre parler alors qu’il y a huit jours, nous courions comme des fous sur la plage, que tu me tirais sur les nattes et que j’en pleurais et que je te demandais de me laisser tranquille. De me laisser tranquille. J’ai honte d’avoir pensé cela, d’avoir souhaité que tu disparaisses un instant, parce que tu me tirais les cheveux et que cela me faisait mal. J’ai honte. De t’avoir dit de me laisser tranquille. Tranquille ! Je crois que je ne le serai plus jamais. Et si c’était ma faute ? Si c’était à cause de moi ? Non, tu avais déjà traversé et la première fois… j’étais là. Mais si, c’est de ma faute, parce que cette fois-ci, la dernière, je n’étais pas là, parce que je n’ai pas su mieux t’apprendre le danger de cette route, parce que tu étais trop petit. Je les ai entendus dire « On ne doit pas mourir à cet âge », que tu étais si petit, trop innocent, que tu n’avais rien fait de mal, si ce n’est traverser la route au mauvais moment. Pourquoi ce n’est pas moi qui suis passée sous cette voiture ?...
La voiture. Oh ! La voiture…
Nous sommes le 20 août. Dix heures du matin. L’heure des soins aux animaux chez la tante, en face. Elle fait des signes de l’autre côté de la route pour nous inviter à la rejoindre. « Mais attention, il faut que quelqu’un vous traverse ! » crie t-elle immédiatement après. Nous ne l’avons pas bien entendue, mais nous avons compris.Mon père nous aide à traverser cette route nationale qui a déjà tué à dix reprises en cinq ans. Nous soignons joyeusement les lapins, nous courons dans les poulaillers, boîte à œufs à la main, pour récupérer de quoi la garnir. Nous en avons vite six !Quelques minutes sur le perron à attendre la tante partie chercher des bonbons. Le téléphone qui sonne « J’arrive les enfants. Surtout attendez-moi ! » Je me retourne. Il n’est plus là. Je le vois. Il est en train de s’engager sur la chaussée. Il va traverser. Je cours. Pas de passage pour les piétons, pas de feu, tout ici est dangereux. Il est maintenant au milieu de la nationale, il se retourne, il me fait des grimaces. Il est fou ! Une voiture arrive. Elle est assez loin mais elle roule très vite. C’est sûr elle va le percuter. Je m’élance et je le rattrape, je prends sa main et l’entraîne. Nous tombons dans le fossé au moment même où le bolide nous dépasse. Rapide comme une fusée.Les orties nous démangent cruellement, mais il est sauvé…
Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Non, c’est faux ! J’ai eu une peur immense, une peur sans pareille, lorsque j’ai senti la douleur de ma mère, celle qui précède les vilaines annonces, je l’ai rencontrée cette peur au ventre quand j’ai compris qu’il t’était arrivé quelque chose de très grave. Mais pourquoi as-tu traversé tout seul ce jour-là, ce 20 août dernier ? Qu’est-ce que tu voulais au juste ?Ta tante était allée chercher quelques bonbons, il n’y avait personne dans la maison d’en face puisque mes parents étaient partis au marché, rien ne pressait…J’aurais dû te poser la question mais dès que la voiture est passée comme une fusée à un mètre de nous, tu t’es mis à pleurer en articulant à peine : « Je ne sais pas », « Ne me gronde pas, je ne sais pas ». Alors je ne t’ai rien demandé, je n’en ai plus parlé de la journée et je n’ai rien dit à mes parents. Et nous avons soigné seuls nos affreuses démangeaisons en chipant le vinaigre de la cuisine. J’aurais dû tout leur dire. C’était un avertissement. Une répétition de ce qui t’attendait. Je sais maintenant que j’aurais dû tout leur dire. Peut-être t’aurais-je sauvé la vie ? Tes parents auraient toujours fait très attention ou fermé le portail à clé. C’était à moi de te sauver la vie, en t’empêchant de mettre la tienne en danger, de traverser seul. C’était mon devoir de grande, de plus grande, de presque sœur. Tes yeux pleins de larmes, tes yeux qui me disaient tout l’amour de mon petit bonhomme, tout l’effroi, toute la tristesse aussi; je n’ai pas pu leur dire ! Tu étais l’innocence, la douceur, la fragilité mais la tristesse aussi. Tu étais souvent en larmes. Maman disait : « Larmes, solitude, haussements d’épaules et mine renfrognée ». Tu n’es plus que des larmes ; les larmes des grands, les miennes, la grande détresse de ton frère, tout seul, lui aussi, resté à l’hôpital, en Bretagne, sans vos parents.
C’était un avertissement et je n’ai rien dit.
Tout est de ma faute…
« C’est de ma faute ! » J’entends sa mère dire « C’est de ma faute ! »Pourquoi faut-il toujours chercher un responsable à la mort d’un enfant, un coupable à l’horreur, à l’impossible à croire. « C’est de ma faute, j’aurais dû… » J’entends sa mère dire à la mienne qu’elle n’avait plus pensé aux oeufs, qu’elle devait s’occuper de son plus grand fils, qu’elle devait lui porter secours, une fois de plus, et qu’elle avait laissé le petit dans le jardin. Elle devait allonger le plus grand et le surveiller. Elle avait pourtant dit : « Ne bouge pas. Maman revient. Oui nous irons les chercher les œufs pour l’omelette de midi. Je te le promets. Non, mon chéri, je n’irai pas toute seule ; promis, mon cœur. Promis ! Je reviens tout de suite, oui, bien sûr, attends-moi en jouant avec tes voitures, je reviens. Nous irons ensemble. » Il avait dit : « Tu me le promets, Maman, tu me le jures, parce que tu es toujours avec lui et moi, je ne compte pas, moi ? » La maman avait promis de revenir bien vite et d’aller avec lui chercher les œufs de l’omelette de midi. Mais l’état du grand frère était très préoccupant. Il ne reprenait pas connaissance. Il fallait d’urgence aller chercher le médecin. Et dans la précipitation, la maman avait oublié le petit garçon qui attendait patiemment dans le jardin. « C’est de ma faute. J’aurais dû lui dire que nous irions plus tard, que je devais aller chercher le médecin… » Il a entendu les cloches sonner midi, il a entendu le grincement du portail, il a levé les yeux et a vu sa mère s’engager sur la chaussée, pour traverser en direction de la maison d’en face, celle de la tante. Une maman même pas vue de face, juste un dos qui s’enfuit, juste un dos qui le nargue.
Il s’est senti seul comme jamais. Seul au monde ! Alors les yeux pleins des larmes de celui qui se sent abandonné, oublié, trahi, de celui qui croit qu’on l’évince de la quête des œufs de midi, il a couru jusqu ‘au portail, l’a ouvert sans prendre le temps de le refermer, dans le brouillard de cette colère, s’est élancé à la suite de sa mère…
« C’est de ma faute ! Quand je me suis retournée, il était trop tard, il était trop tard, trop tard… »
Un enfant de neuf ans dans le coma, un enfant de sept ans tué sur le coup…
La faute à qui ?
Je ne crois pas que ta maman s’en remettra un jour. Elle dit que tout est de sa faute. Je ne sais pas trop quoi en penser, mais je me dis qu’elle n’a pas complètement tort. Et tout de suite après je me dis que je ne peux pas penser cela, qu’elle souffre trop pour que je pense cela. Et encore après je me dis que c’est à cause de moi, parce que si j’avais dit que tu avais déjà traversé, ils auraient peut-être fermé le portail à clé. Oui mais, comme ta maman était très pressée d’aller chercher le médecin, elle n’aurait certainement pas pris le temps de refermer à clé. Mais peut-être que si ? Et puis, à quoi cela va nous servir de savoir qui est le responsable ? Maman a dit à ta mère que cela ne servait à rien. Et pourtant, je me dis que j’étais la plus grande et que je devais te mettre en garde contre le danger. Oui, mais ta maman aussi. Oui, mais elle ne savait pas, et elle devait soigner Jocelyn, le faire hospitaliser une nouvelle fois. C’était très lourd pour toi ce grand frère toujours malade. Tu étais bien en train de jouer avec lui et une seconde après, il n’était plus vraiment là, ou plus conscient, et il devait aller à l’hôpital. Tu me disais que tu te sentais si souvent seul et en plus, sa maladie t’inquiétait, tu avais peur pour lui, qu’il s’en aille et que tes parents souffrent, qu’il te laisse seul. Seul ! Souvent seul ! Toujours seul. C’est pour cela que tes parents, nos voisins, se sont rapprochés des miens. Pour que tu puisses jouer avec une petite fille de ton âge ou presque. Pour que mes parents soient là aussi dans les moments critiques où il fallait partir d’urgence et où tu arrivais pour un jour ou deux à la maison. Je ne me souviens plus du tout de la première fois où nous nous sommes vus. Je devais avoir deux ans et toi tu marchais à peine d’après ce que maman m’a dit. Mon doux petit bonhomme ! Je regarde les photos, les deux que je préfère, celle où nous posons sur la plage avec maman, et celle où nous faisons un château de sable. Nous sommes là, tous les deux, pendant les dernières vacances, tous les deux à jouer, main dans la main, tous les deux à rire aux éclats, tous les deux à courir contre le vent. .
Tous les deux…
Elle était venue pour me parler. Cela faisait quatre jours que je ne mangeais plus, que je ne dormais plus, et ils commençaient sans doute à s’inquiéter. Alors, elle était venue pour me parler. Mais à force de l’entendre dire « C’est de ma faute ! » je ne voulais pas qu’elle m’adresse la parole, je ne voulais pas la regarder. ni même l’entendre. Je me mettais à penser qu’effectivement, elle était peut être responsable. Oui, c’était sans doute aussi, un peu de sa faute. Je n’avais pas voulu de ses mots, de ses sourires embués des larmes d’une mère. J’avais osé la repousser, j’avais eu cette impensable force de repousser une maman presque morte de chagrin. Je n’y pensais même pas. Je ne ressentais que ma douleur, qui devait être, selon moi, bien plus forte que la sienne. Je ne voulais pas de ses tendres caresses sur mon front, mes cheveux ; tout cela me faisait horreur.
Je lui en voulais.
Je refusais ses mots, ses regards, ses gestes doux et tendres, sa présence. J’avais mal pour elle, je savais que mon comportement, ce rejet même pas dissimulé, la faisait souffrir. Elle souffrait encore plus que je la croie responsable de la mort de mon doux petit bonhomme, qui je l’oubliais tout à fait, était avant tout son adorable petit garçon.C’est plus anéantie que jamais qu’elle avait quitté la chambre en n’obtenant de moi que le mépris. Pourquoi avais-je voulu la faire tant souffrir, alors qu’elle ne vivait déjà plus, alors qu’elle était morte depuis quatre jours ? Je me devais d’adopter cette attitude, je ressentais comme une obligation intérieure d’être désagréable, amère, distante et pourtant, je me faisais horreur. J’avais honte et cela ne me ressemblait pas. Entrais-je alors dans une zone inconnue, celle qui précède l’anéantissement de la volonté, une zone tampon entre la vigilance et le sommeil refusé de ces quatre jours, et la folie redoutée ?J’imaginais ma mère pleurer ma mort, et mon doux petit bonhomme la renvoyer…Oui, je me faisais horreur ! Mais après tout, ils n’avaient pas tellement fait attention à moi depuis ces quatre jours. Une visite éclair toutes les heures, histoire de vérifier si le plateau repas avait été touché ou pas, si je m’étais endormie ou pas, si je pleurais ou pas. Pas de grands discours, juste des sourires gênés, des mines affreuses, des larmes si mal cachées. Ils refusaient de me dire où il était, ils m’interdisaient l’accès du salon, ils ne voulaient pas de moi au cimetière. J’avais tout compris en écoutant attentivement leurs chuchotements ; et je n’acceptais rien de tout cela ! Je pensais à lui, à ses parents, à leur abandon inconscient.
Je l’imaginais dans ce jardin, attendant fébrilement que sa maman vienne le chercher par la main, l’accompagne dans cette aventure quotidienne dont il était privé bien des fois, celle de la quête des œufs de midi.Je ressentais la douleur infinie de ce grincement du portail et de la vue de la silhouette d’une maman, qui s’en va, ailleurs, sans lui, lui qui reste là, dans ce jardin, seul, avec la tristesse de l’abandon, la douleur de la trahison. Elle n’avait pas tenu sa promesse ! Tout seul, encore et toujours tout seul, trop seul, plus seul encore depuis mon départ. Les douze coups de midi, le grincement du portail et l’ombre de la maman avaient été fatals ! Une maman qui part vers un ailleurs, sans se retourner, sans lui. Une maman qui se presse, sans un mot, qui s’en va, telle une voleuse, pour ne pas le prendre avec elle, lui, seul, tout seul. Pas un mot, pas un geste, rien, oublié, là, dans ce jardin, seul, tout seul. L’injustice et la traîtrise. Il a pensé en un éclair que sa mère avait autre chose à faire de plus important que passer un moment avec lui, ou encore, que pour le punir elle était allée chercher les œufs toute seule. Pour le punir et le faire souffrir. Mais le punir de quoi ? D’être là ?...Ce n’était pas la première fois qu’il s’était senti abandonné, oublié. Là aussi, il y avait eu un avertissement. Un soir de ces dernières vacances, il avait parlé à ma mère : « C’est bien. Tu viens me voir tous les soirs. Je ne suis pas ton fils pourtant. Toi au moins, tu ne m’oublies pas. Tu ne m’oublies jamais nulle part. Toi ! C’est pas comme eux… »Et il n’avait plus rien dit. Il avait pleuré. Ma mère l’avait pris dans ses bras « Dors mon tout petit, dors. Je suis là. » et il l’avait prise par le cou, et avait serré fort, très fort.Le lendemain, obligée de répondre à mes questions insistantes, elle m’avait raconté comment il était resté une matinée aux urgences, « oublié » par des parents trop préoccupés par un nouveau malheur, des nouvelles angoisses liées à une perte de connaissance trop longue de leur fils aîné qui avait été conduit en réanimation. Ils avaient littéralement oublié leur plus jeune fils.
Il était resté là, sur une chaise, sans bouger, tranquillement, observant la ronde des ambulances, des blessés, des traumatisés, des malades, pendant plus de quatre heures.C’est un médecin qui s’était inquiété de ce petit bonhomme à la mine triste alors que la salle d’attente des urgences s’était vidée. « Tu es tout seul ? » « Non, je suis venu avec mes parents accompagner mon grand frère, mais ils m’ont oublié ».Et il avait raison. Les parents, obnubilés par le doute, obsédés par la douleur innommable de la perte possible de leur enfant dans une ultime crise, l’avaient occulté de leur paysage, l’avaient oublié, pensant véritablement l’avoir confié à leurs voisins, mes parents, juste avant le départ pour l’hôpital.Mais il n’en était rien. Mes parents étaient absents, ils le savaient, et le petit garçon transparent, toujours en parfaite santé, jamais malade, jamais fiévreux, jamais épileptique, avait fait le trajet avec eux, dans l’ambulance, silencieux, était entré avec eux dans l’hôpital en tenant la main de son grand frère, inconscient, allongé sur le brancard. Mais ils ne l’avaient pas vu ! Ou ils avaient oublié qu’ils l’avaient vu, à ce moment là.
Transparent ! Presque inexistant. Portion congrue de l’amour maternel. Petit champignon qui poussait sans encombres. Petit garçon au regard tendre, souvent confié, à l’amour en souffrance. Petit frère frustré. Alors un jour, l’enfant transparent se met en avant pour crier à sa mère qu’elle doit l’aimer, lui aussi, qu’il en a assez de passer après, ensuite, plus tard, attends-moi, oui, promis, mensonges, encore des mensonges !
Un jour l’enfant s’élance, tête baissée, sans regarder, il court vers elle, éperdu d’amour et de douleur. Il court… sans regarder. Mais c’est la nationale, dangereuse, tueuse, qui assassine sa révolte d’amour !
J’ai la bizarre impression de ne plus être la même. Un peu comme si je devenais une autre. Comme si le manque de sommeil m’avait changée. J’ai entendu dire que ne pas dormir faisait devenir fou. Je suis peut-être en train de devenir folle, je ne sais pas ce que cela fait de devenir folle. Je crois que je déraille, parce que je suis en train de me demander si tu ne l’as pas fait exprès. Oui, si tu avais fait cela pour leur faire du mal ? Tout comme je viens de le faire avec ta mère. J’ai fait là aussi quelque chose de très mal. J’ai refusé de regarder ta maman. Quand elle a ouvert la porte de ma chambre, je me suis cachée sous la couverture et quand elle a voulu voir mon visage, j’ai tiré, tiré, mais elle a réussi à me découvrir, mais elle ne m’a pas vue. J’ai mis mes mains sur mon visage et j’ai fermé très fort les yeux. Si forts que j’en ai attrapé mal à la tête. Et alors, elle a voulu que je retire mes mains, elle a tiré encore en me parlant, mais comme je ne voulais pas l’entendre, j’ai fermé les yeux plus fort encore et mis mes mains sur mes oreilles.Tu dois me trouver bien vilaine d’avoir fait cela ! Mais ce que tu as fait, toi, ce n’est pas vilain ? Traverser sans même regarder alors que tu savais que cette route avait tué, pouvait tuer, te tuer, que tu avais vu la voiture passer si près de nous, que je t’avais dit tous les jours de ne plus jamais refaire une chose pareille. Tu m’avais promis de ne plus jamais traverser tout seul. Promis ! Je t’avais dit de ne plus jamais traverser parce que tu risquais de mourir. Tu m’avais demandé aussi, ce que cela faisait de mourir…. Et tu m’avais promis. Tu m’avais dit que tu ne voulais pas mourir.
Il voulait savoir. Mais j’avais huit ans. Beaucoup de lectures engrangées c’est vrai, une curiosité infinie, des oreilles qui traînaient tout le temps dans les conversations des adultes, j’avais déjà posé toutes les questions, et obtenu pas mal de réponses. Je savais pouvoir lui répondre.Je lui avais donc parlé de la mort. Je lui avais dit : « Fini », « Plus jamais », « Cimetière », « Paradis » aussi. Et « Anges » encore, je ne sais pas pourquoi ! Et il m’avait répondu que c’était bien, qu’on n’était plus seul au paradis avec les anges. Peut-être n’aurais-je jamais dû lui parler des anges, du paradis et de ces merveilleux jardins…
Alors j’avais rétorqué que sa place était ici avec moi, avec ses parents qui l’aimaient, son grand frère et que s’il traversait encore une fois, il mourrait, et que s’il mourrait, je mourrais moi aussi.Il avait traversé. Il était mort. Et je quittais petit à petit mon ancienne vie. J’avais le sentiment de me dépouiller de cette existence, comme on quitterait un manteau trop juste aux manches.Le quatrième jour de jeûne et de deuil éveillé s’achevait. Ses parents étaient rentrés chez eux ; leur famille bretonne arrivait pour les obsèques. J’avais compris par bribes de mots que l’enterrement était pour le lendemain. Dans mon esprit se mélangeaient des images de terre avalée, de corps gelé, inerte, vidé, d’yeux clos pour toujours, d’étouffement. Je ressentais une asphyxie, un dégoût effroyable. Je ne supportais pas qu’on l’enferme, qu’on l’isole, qu’on le mette en terre. Qu’on l’oublie, là, tout seul encore !
Je me faisais mal, volontairement, en imaginant des choses terribles, je le voyais sous mes yeux se noyer, s’étrangler, devenir bleu, violet, puis mourir. J’avais l’impression qu’il allait mourir une autre fois au cours de son enterrement. J’avais froid, je tremblais, je transpirais.
Parfois aussi, comme pour adoucir intuitivement mes souffrances, apparaissait en arrière-plan, un jardin de roses et de glycines, le jardin de presbytère de sa maison bretonne. Mes parents n’avaient pas repris leur travail ; ils me surveillaient. Ils étaient venus me voir très souvent au cours de cette journée et ils avaient jugé indispensable et urgent de faire appel à Jean, médecin de famille et ami de longue date de mon père.
Jean m’avait demandé de manger, de dormir. « Non, je ne veux pas ! » Il m’avait demandé pourquoi. « Parce que lui, il ne mange plus. » Il avait dit « C’est ridicule ».
Et ce mot « Ridicule » avait sonné le glas…
L’enfant de huit ans ne comprenait plus rien. Non seulement ils se moquaient de savoir si elle souffrait, ils ne pensaient qu’à leur douleur à eux, celles des grands, celles qui a de la valeur, pas à celle d’une petite fille de huit ans qui ne sait pas ce que c’est que la mort. Mais ils avaient tort. La petite fille souffrait dans sa tête, dans son corps. Elle avait mal. Elle voulait partager avec lui ces quelques heures encore possibles, juste avant la fin, « la vraie fin » comme elle disait, celle qui pour elle représentait la fin de tout être, son enterrement. Elle ne voulait pas mourir, non, elle voulait bien continuer à être vivante, mais surtout elle voulait ressentir le vide, être un moment comme lui. Ne pas manger, ne pas dormir, profiter de ces moments douloureux, les vivre consciemment, en pleine vigilance, en pleine appréhension, en pleine appréciation, de ce qui fait du mal, de ce qui fait souffrir. C’est certain qu’ils ne pouvaient pas imaginer une telle chose possible et qu’ils ne s’étaient même pas posés la question de savoir ce qu’elle imaginait, ce qu’elle extrapolait, ce qu’elle construisait, là dans le noir permanent, les yeux ouverts et le ventre vide. Ils ne cherchaient pas non plus à savoir comment elle se représentait ce plus jamais imposé par la mort, l’absence éternelle, le manque interminable, le vide absolu, le changement obligé. La fin du carnet des inventions.
Ils avaient préféré envoyer le docteur lui dire qu’elle était ridicule.
Je lui avais ri au nez au bon docteur. Je lui avais dit qu’il ne savait rien de ce que je ressentais, que ce je faisais avait été décidé, c’était volontaire, je l’avais choisi. C’était mon deuil à moi. Ils devaient me laisser le vivre ainsi. C’était ma volonté. Mais écoute t-on une enfant de huit ans ? A t-elle le droit de se mettre en danger parce qu’elle sait devoir rendre à son doux petit bonhomme cet hommage fait de privations pendant cinq jours ? Cas de conscience. Ils avaient dû s’interroger. Quelques minutes après, mon père avait rejoint le docteur, ils avaient parlé. Il avait touché mon front, mes poignets, appelé ma mère et parlé encore dans le coin obscur de la chambre. Je ne les entendais pas. Le médecin était revenu avec la sanction suprême, la punition que l’on inflige aux vilaines filles qui font leur intéressante, qui n’en font qu’à leur tête alors que les adultes ont des soucis bien plus graves à gérer que les états d’âme d’une vivante ! C’est ce que pensait la petite fille. Evidemment elle se trompait, mais elle le pensait et leur attitude ne lui permettait pas de croire autre chose.
Pour la sauver, pour lui permettre de reprendre pied, il avait, seringue à la main, tenté de dégager son bras. Mais la furie que j’étais refusait le secours, elle voulait vivre son deuil comme elle l’avait décidé. L’injection forcée m’avait fait mal à hurler. Mais comme je refusais de me laisser aller, j’avais ravalé mes larmes comme si la douleur physique ne me concernait pas.Je n’avais rien dit. Jean, en me quittant, m’avait embrassé sur le front ; je l’avais maudit ! Ma mère était venue près de moi, m’avait pris la main. J’avais si mal à la tête que j’avais accepté de me recoucher.
Sur la table de nuit, un plateau : pâtes de fruits, orangeade.
Au cas où…
Tu sais, le médecin est venu. Ils croient qu’ils ont gagné ! Mais je n’en suis pas sûre du tout. Ils m’ont volé mes instants avec toi, ça c’est sûr, parce que je sais bien que cette piqûre contenait quelque chose pour m’aider à manger, ou pour me faire dormir. Le docteur Jean a dit qu’il voulait que je cesse mes bêtises et que tout cela était ridicule. Ridicule ! Ridicule de vouloir me rapprocher de toi, ridicule de ne penser qu’à toi, ridicule de refuser de m’éloigner de ton image, ridicule ! Comme si cette remarque ne suffisait pas, il a appelé mon père pour qu’il l’aide à me bloquer, pour dompter la bête furieuse. Il faut dire que je lui avais envoyé le verre et l’assiette à la figure ! Pauvre docteur, j’ai honte pour lui ! Il a parlé d’hystérie, je crois que c’est ce qu’il a dit ! Il a dit à mon père que cela pouvait déboucher sur une grave dépression et qu’il fallait faire vite, employer les grands moyens, autrement dit, m’injecter un produit diabolique. Ils sont repartis depuis une heure et je n’ai pas faim, ni soif, ni sommeil. Je suis dans le même état qu’avant, mais plus énervée et plus malheureuse, parce qu’ils n’ont rien compris. Je ne me sens ni plus gaie, ni moins désespérée ; ce n’était pas un calmant. Je continue de regarder les deux photos qui sont posées sur mon oreiller. Ils les ont vues tout à l’heure et n’ont rien dit. Je voyais qu’ils allaient les prendre. Mais non, heureusement, ils ne sont pas allés jusque là. J’ai l’impression de faire quelque chose d’interdit et pourtant c’est ce que je veux faire, c’est ce que je dois faire. Je te le dois, à toi.C’est comme si tu me l’avais demandé, alors que maman avait peiné à me dire la vérité. En passant le pont, elle avait parlé. Je revois le pont et mes idées surgies de cette image du silence de ma mère : je dois être auprès de lui, à ma manière, ne pas le laisser tomber, être présente, souffrir, ressentir, vivre cette mort vraiment. Mais ils ne croient pas la chose possible. Parce que j’ai huit ans sans doute. Et pourtant ! Je me plonge dans tes yeux et je cherche à savoir si j’ai eu tort ou raison de renvoyer ta maman, si j’ai eu tort ou raison de ne rien vouloir manger, de ne pas vouloir dormir. Je fais tout cela pour être avec toi, t’accompagner, pour que tu ne sois pas tout seul, comme tu l’étais dans ce jardin, juste avant de te faire renverser. Je me sens comme toi, triste et seule, mais plus encore, incomprise. Prête à me jeter sous les roues de la première voiture qui passera…
Mais aucune voiture n’est passée à proximité de cette chambre sinistre. Le matin, je me suis mise en condition, je me suis préparée mentalement, je me suis faite forte, sûre de moi, en espérant pouvoir modifier leur décision, les obliger d’une manière ou d’une autre à m’accepter au cimetière. C’était ma place ! Il était cinq heures du matin ; je devais encore être patiente, ne pas aller les réveiller trop tôt, fatigués, épuisés, qu’ils étaient aussi, les attendre gentiment et leur demander savamment, avec une infinie précaution, subtilement, de me permettre d’y aller. Tout devait se dérouler vers onze heures, l’église puis ensuite le cimetière. Je m’imaginais à côté de lui, auprès de ce cercueil que j’avais imaginé en bois blanc, parce que j’en avais entendu parler la veille, recouvert d’un drap de soie et de milliers de roses blanches. Mais il fallait que j’arrive à les convaincre ; c’était devenu pour moi une certitude, une obligation même : je ne devais pas manquer le rendez-vous avec lui. J’avais anticipé l’annonce de sa mort, j’avais ressenti la douleur avant même que je ne l’apprenne de ma mère, je m’étais mise inconsciemment en situation de la recevoir, et je ne crois pas que c’était pour moins souffrir. Ensuite, j’avais compris intuitivement que je devais regarder cette vérité bien en face, cette réalité nouvelle se devait d’être palpable, concrète. Je me devais de ressentir mon malheur tout neuf, physiquement aussi. Ce deuil que je n’aurais pas dû vivre, je voulais le toucher de l’intérieur, vite et fort ; je souhaitais l’accompagner mais plus encore ne pas l’abandonner.
J’avais pressenti la mort, j’avais ressenti le besoin de communion avec sa mort, et là s’imposait à moi le devoir d’être présente pour lui dire adieu. Je me sentais concernée. Petite veuve ou grande sœur, peu importe, je savais que j’étais la seule personne qui avait toujours tout compris de ses douleurs, de sa solitude, de sa tristesse, de son chagrin. Jamais je ne l’avais trahi, jamais abandonné. Je lui avais même sauvé la vie en risquant la mienne, en le poussant dans le fossé quelques dixièmes de seconde avant le passage de la voiture. La nuit, quand il faisait ses cauchemars récurrents, quand il se retrouvait coincé au milieu d’un tunnel froid, tout seul, affolé, angoissé, sans personne, qu’il pleuvait, que le vent le soulevait de terre, qu’il pleurait si fort qu’il me réveillait, je me levais, le prenais dans mes bras et comme le faisait ma mère le soir, je le berçais : « Dors mon tout petit, dors. Je suis là. »
J’essuyais de ma main son front moite et glacé, et je lui parlais tendrement, sans le réveiller. Je savais le calmer, le réconforter. Bien mieux que les autres. Bien plus sûrement, plus franchement, plus sereinement aussi. Comme il me manquait. Des larmes cruelles ne cessaient d’envahir mes yeux qui ne s’étaient pas fermés depuis des jours. Je visualisais le choc, le sang, la terre, le fossé, la tôle, le bitume souillé. Son corps immobile et recroquevillé. Sa mère au milieu de la chaussée hurlant de douleur. Le drap blanc sur son cercueil se maculant de rouge. Ces heures qui me séparaient de l’éternel adieu, je voulais les lui dédier, les lui offrir, pour lui permettre de partir sans moi, sans les siens, tout seul. Pour moi, il s’agissait de pouvoir accepter de vivre après lui, de sourire, de rire, de manger et de dormir, de penser à moi. Notre carnet bleu n’avait recueilli que quelques confidences, plutôt un monologue à cœur ouvert, pour lui.
Ce matin du dernier jour, je lui avais encore écrit.
Aujourd’hui nous allons nous retrouver. Je ne crois pas que je te reverrai, d’ailleurs, je suis sûre que j’aurais peur de te revoir. Depuis cinq jours, je t’imagine, j’essaie de voir comment tu es, comment tu dors, mais comme ils ne m’ont rien dit, que je ne sais pas où tu es, je n’ai que peu d’éléments pour construire des images. Alors je te revois dormir pendant les vacances et je me dis que tu dois être pareil. Je t’écris ! Je sais que tu ne liras plus jamais, mais comme tu aimais lire, je t’écris. Nous en avons raconté des histoires, nous en avons inventé des sorcières et des soldats, des mages et des elfes, des châteaux et des bateaux ! Ils ne savaient rien de rien de nous, les grands, les parents. Nous avons pourtant beaucoup travaillé. Je crois que tes parents auraient été fiers de toi, s’ils avaient su. Mais tu ne voulais rien leur dire. Tu pensais qu’ils n’auraient pas le temps de t’écouter et puis, selon toi, ils ne t’auraient pas cru, pas imaginé capable d’inventer de telles histoires.Tout cela, je le sais. Notre histoire je vais la garder intacte et si je veux aller là-bas, c’est pour mettre à côté de toi ton petit carnet bleu, celui des histoires. Il est à toi, et même si je sais que quelque chose de toi est encore vivant, je dois me mettre dans la tête que c’est fini, que je ne te verrai plus, que nous n’inventerons plus rien.Plus rien, ensemble. Ma mère m’a parlé de ces souvenirs qui nous permettent d’accepter le départ de ceux que nous aimons. L’accepter ? Jamais ! mais je ne peux pas faire autrement que d’y croire, de penser que rien ne sera plus comme avant, que tu vas partir, que tu vas disparaître, que tu vas être avalé par la terre.Je sais que plus tard, bien plus tard, dans cent ans, je n’aurai pas oublié tes yeux, ton sourire, tes larmes.Pas dormi. Pas mangé. Depuis cinq jours. Je me sens fatiguée, je suis comme dans un nuage de coton. Cette nuit, je n’ai rien écrit. C’est bizarre. Mais je n’ai pas dormi. J’ai vu toutes les heures passer, très lentement, en ne pensant qu’à toi. Je ne sais pas ce que contenait la seringue du docteur, mais j’ai un goût dans la bouche. Comme quand on mange avec des couverts en argent. Oui, un goût d’argenterie. Je vais leur faire une surprise. Je vais aller les réveiller. Je veux leur montrer que je tiens debout, que je serai assez forte pour assister à ton enterrement. Cela me fait drôle de te parler, et plus drôle encore de parler de ton enterrement. Non, pas drôle, ce n’est pas drôle. C’est horrible ! Mais ce qui est bizarre, c’est que je ne te crois pas vraiment mort.Ma mère m’a dit hier : « Il faut te dire que tu ne le verras plus, que tu ne lui parleras plus. Il faut accepter cette vérité. » Mais tu vois, je te parle encore. Je t’écris, je suis encore avec toi, proche de toi. Le jour n’est pas encore levé. J’ai mal partout, je suis engourdie, j’ai mal à la tête. D’ailleurs, elle est vide ma tête ! Et puis j’ai toujours cet affreux goût de métal dans la bouche.Je m’imagine dans l’église, une église comble avec des fleurs blanches partout, je m’avance vers toi, notre carnet bleu à la main, et je m’arrête devant toi. Je ne sais pas ce que je vais faire… j’ai peur, je crois. J’ai peur ! Et puis les autres iront te conduire ailleurs. J’ai entendu mes parents dire hier aux tiens qu’ils n’iraient pas jusqu’au cimetière, qu’il n’y avait pas de place pour les voitures, que c’était réservé à la famille proche. Et je ne suis pas de la famille proche, et pas de la famille du tout. Cela me fait mal d’être rejetée loin de toi. Cela fait aussi mal que le « ridicule » du médecin.Pas de la famille, donc ridicule de me mettre dans ses états là. C’est peut-être ce qu’il pense ce docteur ! Mais moi, je ne pense pas comme lui. Moi, même si tu n’étais pas de ma famille, je t’aimais, tu étais si proche de moi, nous écrivions tant de choses folles ensemble. Cela ne devait pas s’arrêter. Nous avions en cours, une histoire à Brocéliande et une partie de Monopoly. Cela ne devait pas … La vie vient de me priver de toi, de tes sourires, de tes mines, de tes grimaces, de tes longs doigts si fins, de tes genoux carrés, de tes cheveux noirs, de tes idées farfelues, de ton esprit.
Tu étais trop petit pour mourir.
Et moi, je vais aller les réveiller.
La détermination intacte, j’allais me rendre chez mes parents et les convaincre, non, les sommer de m’emmener avec eux. J’avais préparé le carnet bleu. Je n’avais pas voulu relire les dernières phrases de notre histoire. C’était fini ! Cette histoire était morte elle aussi. La maison était calme, très calme, beaucoup trop calme. La vie semblait l’avoir définitivement quittée. En passant par la cuisine, les volets étaient ouverts, ou n’avaient pas été fermés, je voyais la fenêtre de sa chambre. Toutes les persiennes étaient closes, tout comme lorsqu’ils partaient en vacances. D’habitude, quand ils étaient là, tout était ouvert…Mais ils n’étaient pas partis en vacances ; ils devaient conduire leur enfant vers un ailleurs que je m’efforçais d’imaginer depuis cinq jours. Deux minutes plus tard, je frappai à la porte de la chambre de mes parents.
Ils ne dormaient plus. Ma mère ouvrit grand les bras.
- « Ma chérie, enfin te voilà. Je suis allée te voir il y a deux heures et tu dormais encore si profondément. »
- Je dormais ? Profondément ? Non, non. Je ne dormais pas. Tu te trompes. Je ne dormais pas. J’écrivais. Non. Je ne dormais pas. Pas une seule minute. Je ne l’ai pas laissé. Pas une seule minute. Pas une seconde. Je l’ai veillé sans arrêt. J’ai attendu qu’il vienne enfin me dire au revoir. Je ne me suis pas endormie pour qu’il puisse venir, comme cela, n’importe quand. Non, je n’ai pas dormi. Tu te trompes. Ce n’était pas moi. Tu te trompes.
- Je regrette. Mais tu dormais. Et heureusement que tu dormais. Tu étais si fatiguée. »
Ma mère me demanda de m’approcher d’elle. Mon père venait tout juste de se lever pour aller préparer le petit-déjeuner. Je n’avais pas compris son empressement à aller faire le café alors que nous devions enterrer Philippe. Ma mère me dit son soulagement de me voir revenir avec eux, parmi eux. Elle ajouta qu’elle avait tout compris, qu’elle me respectait, qu’elle me trouvait bien responsable, qu’elle comprenait mon désir de me rapprocher de lui, de me mettre à l’écart de la vie, du monde, pendant quelques jours. Mais selon elle, le moment de revenir, de reprendre le cours de la vie était venu, pour ne pas risquer de sombrer dans une profonde tristesse, de ces tristesses dont il est quasiment impossible de se relever. L’odeur du café imprégnait toutes mes pensées. J’osai : « Pourrai-je venir avec vous, aller le voir ce matin ? »Et la réponse, immédiate, inattendue : « Bien sûr ! Bien sûr que tu viendras ! Nous t’accompagnerons là-bas. »
Ils étaient donc d’accord ! Ma souffrance était non seulement légitime, mais elle était reconnue. Et mon désir de le voir, d’être près de lui, en ce jour, en ce dernier jour, son dernier jour sur terre, juste avant d’être englouti par elle, ce désir était respecté.Je ne pleurais plus. Pour la première fois depuis des jours, je souris même à ma mère, que je trouvais belle, que je trouvais forte, qui venait de me faire comprendre qu’eux les adultes, avaient tout saisi depuis le début de mon repli, de mon retrait.
Mais elle reprit. Hélas, elle reprit :
« Nous irons ensemble. Hier, nous ne sommes pas allés avec ses parents. Déjà, à l’église, avec tout ce monde, c’était insupportable. Et sa maman a eu un malaise très sérieux. Elle est restée à l’hôpital une partie de la journée. Elle va mieux.
Tu sais, tu étais mieux ici. Jean était auprès de toi. Le temps que… Je n’y serais pas allée si j’avais su. Non, même moi, je n’aurais pas dû y aller. Oh ! ma petite chérie. S’il t ‘était arrivé la même chose, oh ! ma chérie… Oui, tu étais mieux ici, et puis, tu ne te réveillais pas.»
Mieux ici ? Tu ne te réveillais pas ? Eglise, cimetière, malaise, hôpital ? Je ne comprenais plus rien. J’avais l’impression que ma tête explosait, que mes cheveux se dressaient sur mon crâne. Je perdais le fil de mes pensées. Je ne pouvais plus parler. Je regardais fixement ma mère.
« Tout est fini. Tu étais trop fatiguée par toutes ces heures de veille, de veille volontaire, de veille forcée. Comme tu ne mangeais plus, nous avons eu peur ton père et moi. Nous avons pris la décision de t’aider. Oui, nous avons appelé Jean pour qu’il te fasse dormir. Il t’a injecté un somnifère. Il est resté hier pour vérifier que tu allais bien, mais tu dormais. Simplement. Tu dormais. »
Aucun mot ne sortait de ma bouche. Pétrifiée et glacée, je tremblais. Je pensais à lui, enfermé, recouvert de terre, de boue, de cailloux, sans moi, sans son carnet bleu. Je pensais à moi, une ingrate endormie. Le sommeil contraint venait de me priver d’instants que je m’étais préparée à vivre. J’étais passée à côté. A côté de la communion commencée cinq jours plus tôt. Non, pas cinq ! Six ! Six jours. Je dormais quand ils ont entendu les paroles du prêtre. Je dormais quand ils ont porté son cercueil.Je dormais encore quand sa mère s’est effondrée. Je dormais enfin, quand il a été mis en terre, avec auprès de lui, son père, seulement son père. Peut-être est-il venu me dire au revoir, mais jamais je ne le saurai, puisque je dormais ! Je n’étais pas soulagée, j’étais horrifiée. Je n’avais pas mal pour moi, j’avais mal pour lui. Je l’avais abandonné, alors qu’il n’y avait que moi pour lui offrir l’adieu qu’il attendait. Il était parti comme il avait vécu, seul, tout seul.
Abandonné. Oublié.
Ma mère dut pressentir un grand danger puisqu’elle décida un départ sur le champ. Huit heures du matin. Il faisait très beau et nous étions toutes les deux, tout comme nous l’étions six jours plus tôt. Elle se taisait. Je n’avais plus de mots.Je pensais à la distance parcourue depuis ces six jours ; je n’étais plus la même et je savais que je ne serais plus jamais la même.
Une lourde porte verte qui s’ouvre sur des milliers de croix. Gris, noir, rose. Le marbre m’éblouit. Un petit espace réservé aux enfants. Ici tout est blanc.Je m’approche d’un parterre de milliers de roses blanches. Il est là, en dessous, sous la terre, il a froid et il est abandonné.Ma mère s’écarte et me laisse seule. Elle a aperçu la sienne qui arrive elle aussi. Elles se serrent fort. Je comprends tout, là, à ce moment précis, je saisis la détresse d’une mère, pour la première fois, je tente de me mettre à sa place et j’ai mal, plus mal encore.Elles ne viennent pas me rejoindre. Elles restent dans l’allée principale, sur le côté, en retrait, comme pour me laisser le temps. Elles savent.Alors, tremblante, je prends à l’intérieur de mon gilet le carnet bleu que j’avais glissé. Il y a là un vase blanc, renversé, vide prêt à l’accueillir. Je glisse le carnet à l’intérieur et je me vois le replacer, à l’envers, au milieu des roses. Ma mère et la sienne me regardent discrètes, un peu inquiètes, silencieuses et respectueuses, recueillies aussi.
J’ai l’impression que le ciel est plus bleu, que les rayons du soleil sont plus vifs. Les fleurs brillent et la terre est chaude. Mes yeux brûlent sous les éclats des tiens. D’un seul coup ce sont tes yeux que je vois partout. Deux grands yeux qui me sourient au dessus de ces milliers de roses. Deux yeux vifs qui se plissent à la lumière comme sur la photo qui n’a pas quitté mon oreiller. Je croyais avoir replacé le vase, mais je l’ai conservé précieusement. Je le garde dans mes mains le temps d’une prière, le temps des adieux.
Je n’en veux plus à personne. Ni à mes parents, ni aux tiens, ni au médecin. Je ne me sens plus seule. Elles ont approché sans un bruit, sans poser de questions, comprenant que nous avions un secret, que je venais d’en faire quelque chose de notre secret. Qu’est- ce que j’en ai fait de notre secret ? Je l’ai gardé ou alors je l’ai confié ? Je me suis posé la question : je confie le carnet à ce vase au risque qu’il soit volé ou je l’enferme dans le plus secrets des coffres ? Je ne me souviens plus de ce que j’ai décidé ou alors j’ai tout oublié. J’ai peur d’oublier ! Est-ce que je vais devoir tout faire pour tout oublier ? Ma mère me prend par la main et me dit qu’il est tant de partir, que nous reviendrons quand je le souhaiterais.Partir. Te quitter. Te laisser là…
Je ne suis jamais revenue le voir. Je ne suis plus jamais retournée là-bas, cet endroit ne me disait rien.Les photos n’ont pas vieilli, je les regarde souvent. Nos histoires non plus. Je les ai mises en scène, j’en ai inventées d’autres.
Mais ce matin, en tombant sur un carnet bleu dissimulé dans un vieux vase, au fond des cartons du déménagement, j’ai compris que…
Oui, j’ai bien compris !
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